• Publication : Le pain de Guillaume

    Manuscrit : Le pain de Guillaume

     

    Manuscrit : Le pain de Guillaume

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Voici un extrait du Pain de Guillaume, premier tome de ma série de romans consacrés à la famille Tremblay. L’histoire se déroule au 17e siècle, à l’époque de la Nouvelle-France. Jeanne, veuve de Guillaume, vient de voir son fils unique partir en apprentissage dans un village près de Montréal. De plus, son amie l’Indienne Sacajawea est repartie vers son peuple. Jeanne ressent une profonde solitude qu’elle tente de briser en organisant une réaunion des anciennes Filles du Roi. J’aime beaucoup le passage où Jeanne parle à son mari disparu. Je crois que c’est un beau témoignage d’amour.  

    Jeanne prépare avec soin ses meilleurs gâteaux, ainsi que des plats de fruits secs. La présence de ces femmes va la raviver. Elles parleront sans cesse de beaux souvenirs et s’instruiront mutuellement des mauvaises expériences. Peut-être chanteront-elles un vieil air de la France. Malheureusement, des six femmes ayant juré leur participation, il n’en vient que deux. La nostalgie paraît amère dans leurs bouches. Jamais elles n’auraient dû venir dans cette colonie de froid et de misère. Le présent est à cette image, tel un secret murmuré. Elles se plaignent de leurs époux, répétant trois fois que ces mariages ont été célébrés beaucoup trop rapidement. Une femme ose même dire que Sa Majesté n’a jamais tenu ses promesses, que plus personne ne vient depuis longtemps et que la majorité des rares arrivants préfèrent la vie libertine des Sauvages à l’idée de bâtir un grand pays. Rien ne progresse jamais. L’arrivée de monnaie de cartes à jouer symbolise la preuve de l’échec de l’économie de cette terre maudite, qui sera bientôt ravagée par les Anglais ou par les nations iroquoises.

    Les deux femmes remercient Jeanne pour l’hospitalité et la nourriture. Elles s’en vont tôt et laissent la veuve déçue et attristée. Elle voulait des rires et a récolté des larmes. Elle dépose les restes de ses victuailles dans un coin froid de la maison. Elle approche de l’âtre pour se réchauffer les mains. Soudain, un client tardif et enivré pousse la porte. Jeanne a peur de le congédier. La présence autoritaire de Sacajawea n’invitait jamais ces hommes à s’attarder. Jeanne tolère ses jérémiades. Il mange en laissant tomber les miettes sur le sol.

    « Je n’ai point de sols ni de cartes pour vous honorer, madame.

    - Vous en aviez pour le vin du cabaret.

    - Qu’est-ce que vous dites?

    - Je réclamerai la somme à votre seigneur. »

    L’homme se lève abruptement et Jeanne recule aussitôt de quelques pas. Elle trébuche contre une chaise. Il éclate de rire et s’en va, non sans l’avoir menacée de violences si elle le dénonce à son maître. Jeanne demeure sur le plancher de longues minutes, se jurant à l’avenir de toujours faire payer avant le service. Elle installe le verrou à la porte, souffle les bougies pour n’attirer personne d’autre. Elle tombe encore et se frappe la poitrine contre le comptoir. Si aujourd’hui elle n’arrive plus à voir dans la pénombre de sa maison où elle vit pourtant depuis si longtemps, Jeanne est effrayée en pensant à ce que l’avenir réserve à son pauvre œil. Elle tâte le comptoir pour retrouver la bougie, puis approche de l’âtre pour allumer le bout d’une mince tige de bois servant à l’enflammer. Elle soupire, réfléchit avant de faire quelques pas. Puis elle avance doucement jusqu’à un des lits de la clientèle, derrière les rideaux. Elle le pousse près du feu.

    Il y a quelques années, elle se contentait de la chaleur soufflée par la trappe vers le deuxième étage, où elle couchait en compagnie de Sacajawea et de leurs fils. Maintenant, elle ne peut plus tolérer cette froidure. Elle espère que le hasard ne fera jamais en sorte que les trois lits destinés aux voyageurs soient pas occupés en même temps. Jeanne enfile sa tenue de nuit, s’assoit, défait ses longs cheveux et les coiffe en chantant doucement, comme le faisait tout le temps son amie agnière. Puis elle se couche, tire les quatre lourdes couvertures jusqu’à son cou, craintive d’elle ne sait trop quoi.

    « Guillaume, mon ami, je me sens si seule. La tentative pour me rapprocher des autres filles du roi s’est avérée vaine. Elles ne portent plus en leur cœur cet épisode de leur jeunesse. Le présent a effacé leur passé. Je me sens si âgée, mon bon époux. Je sais que vous m’avez raconté qu’à mon âge, vous vous sentiez si désolé du départ de votre apprenti Louis Chevallier. Il était le François que vous désiriez et que Dieu m’a permis d’enfanter, un peu plus tard, pour que votre destinée s’accomplisse en ce lieu. Notre fils est maintenant parti et je me sens aussi seule et âgée que vous l’étiez. Je vous envie, Guillaume, car du paradis, si près du Tout-Puissant, vous pouvez voir notre François, tout là-bas, dans le village habité par Barbe, l’épouse de votre grand ami Gaspard. Vous le voyez apprendre à pétrir le pain auprès de ce maître inconnu. J’aimerais tant le regarder moi aussi! Je m’ennuie de mon amie Sacajawea. La vie était si agréable près d’elle. Maintenant, je suis seule et j’ai peur de tout. J’ai grande crainte de perdre la vue. Je sais qu’en cas de si mauvais sort, notre fils me rappellerait près de lui. Je serais alors loin des Trois-Rivières pour dire à tous que je suis la mère de leur futur boulanger, qu’il sera le successeur de Guillaume Tremblay, le premier boulanger de ce fort. Donnez-moi la force, par votre amour et vos prières, d’affronter tous ces sacrifices. Dites à Dieu de se montrer clément envers ma vue, afin que je puisse toujours voir mes dessins de votre visage, mon bel ami. Je veux que chacun sache que je suis votre éternelle épouse, que je suis la mère de François Tremblay, celui qui fera renaître le pain de Guillaume aux Trois-Rivières. Je vous aime toujours, mon ami. Vous me savez fidèle à toutes les promesses que je vous ai faites, avec le Divin comme témoin. J’espère que vous pensez que je suis encore la plus dévouée des épouses, celle que vous avez tant espérée pendant toutes ces années, celle qu’Atichasata l’Algonquin avait vue dans votre destinée comme la mère de votre successeur à la boulangerie de ce bourg. »

    Jeanne a du mal à s’endormir, malgré la chaleur du feu qui n’est plus qu’un point difforme, dansant nonchalamment devant son œil tant fatigué. Elle pense trop à la fête de Noël qui sera là bientôt. Elle se souvient que Sacajawea était amusée par la piété démontrée par les Français. Cependant, elle respectait les croyances de chacun. Elle communiait avec l’esprit de la Terre et de la nature, créations de Dieu. L’émotion de François était si forte quand il pensait à la naissance du fils du Divin. Le lendemain, Jeanne lui donnait toujours un petit présent, la plupart du temps une courte prose louangeant Dieu. Les gens des Trois-Rivières se présentaient aux Délices pour partager dans l’humilité le bonheur de leur foi. Peut-être que cette année, d’autres enfants viendront avec leurs mères. Jeanne sera seule pour les accueillir. Que fera François, à Lachine? Elle ne doute pas de la dévotion de son fils, mais elle a du chagrin de penser qu’il ne sera pas à ses côtés pour vivre cet immense bonheur.

    Comme souvent, depuis tant d’années, Jeanne se réveille avant l’aube. Elle entend encore les pas de Guillaume qui chauffe le four et prépare la pâte. Quand il était là, elle fermait les yeux et souriait de l’entendre si merveilleusement heureux d’accomplir chaque jour sa noble tâche. Maintenant, elle demeure éveillée, regardant le vide, comme si elle attendait le miracle de voir surgir Guillaume pour préparer le pain. Jeanne se lève, ferme la porte du lit, fait sa toilette, ouvre un volet pour aérer. Un nuage de neige l’attaque sournoisement. Elle se met tout de suite à la tâche pour préparer ses gâteaux, galettes et breuvages chauds. Mais qui viendra? En décembre, hors les indigènes et les coureurs des bois, tout le monde demeure terré dans la chaleur de sa maison. Attristée par sa solitude, Jeanne sursaute quand la porte est poussée. Derrière le froid se cache Marguerite, l’épouse de Mathurin le boulanger. Que fait-elle à la confiserie à cette heure, elle qui doit préparer le repas de ses sept filles?

    « Ma Marie et ma Michelle ne sont point en santé. J’ai aussi crainte que ma petite Anne ne soit rappelée près de Dieu avant la fin de l’hiver. Elle est une enfant fragile, qui résiste mal à la violence du climat de ce pays. J’aurais voulu assister à votre réunion, madame, mais j’étais trop inquiète du sort de mes pauvres enfants. Je dois de ce pas me rendre à l’église pour offrir mes prières à notre Créateur, afin qu’il les protège des tristes afflictions les guettant. Je tenais à vous saluer avant de m’y rendre, madame, ainsi qu’à vous remercier pour votre invitation.

    - Je vous remercie, madame. Vous n’avez pas raté un grand événement.

    - Vous croyez? Vous m’en voyez déçue. J’ai toujours cru que nous, filles du roi, étions ce qu’il y a de plus précieux en ce bourg pour rattacher ses habitants à la France. Sa Majesté nous a choisies pour peupler cette colonie. C’est une décision de Dieu qui a éclairé cette initiative de notre roi, car jamais il ne faut oublier que Sa Majesté est le représentant du Tout-Puissant sur Terre. Nous avons fait le grand sacrifice de quitter notre pays pour venir ici faire des mariages de raison pour la plus grande gloire de Dieu, du roi et de ses possessions en Amérique. Sommes-nous des martyres, des héroïnes? Je ne le sais pas, madame, mais nous devrions être plus amies. Nos souffrances et nos espoirs auront été les mêmes. Notre aventure devrait servir d’exemple édifiant pour les filles nées en Canada. C’est ce que je crois, madame, et c’est pourquoi je vous félicite d’avoir eu cette idée de réunion. »

    Jeanne demeure absorbée par les propos de cette femme devenue vieille si prématurément, elle qui est pourtant de six ans sa cadette. Les maternités répétées et toutes ces années passées si près du feu ardent de la boulangerie la font paraître beaucoup plus âgée. Les rumeurs du bourg laissaient croire que cette Marguerite, silencieuse et soumise, était une sotte. Ses propos prouvent le contraire à Jeanne. Voilà longtemps qu’elle n’était venue aux Délices des Trois-Rivières, sans doute parce que son époux le lui interdisait. En sortant, elle dit à Jeanne: « C’est devenu joli, ici. » Et tout à coup que l’épouse de celui qui se jure son ennemi devenait sa plus précieuse amie de cœur? Une autre fille du roi ayant tant conscience de son destin, tout comme Jeanne? Les jours suivants, la veuve Tremblay tente de la visiter mais, comme d’habitude, Marguerite demeure derrière, alors qu’au comptoir, Mathurin se perd en sarcasmes face au lointain apprentissage de François.


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