• Publication : Le pain de Guillaume

    Manuscrit : Le pain de Guillaume

    Manuscrit : Le pain de Guillaume

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Au 17e siècle en Nouvelle-France, il y avait très peu de femmes, situation pas tout à fait idéale pour développer une colonie. Conséquemment, le roi de France et son ministre Colbert avaient pris l’intiative, au cours de la décennie 1660, d’envoyer ici des filles à marier, sélectionnées avec soin parmi des orphelines, des jeunes veuves et autres malchanceuses de la société française. Ces jeunes femmes venaient ici contracter des mariages de raison et elles étaient récompensées par la Courrone lorsque l’union se faisait rapidement.  Très souvent, moins d’une semaine après leur arrivée, elles étaient mariées. Nous voici en 1665 et le boulanger Guillaume Tremblay, 51 ans, ne se montre guère enthousiaste par l’arrivée annuelle des filles du roi, ayant vécu une expérience malheureuse en 1664. Mais cette fois, il va rencontrer celle qu’il épousera quelques jours plus tard. Ce que je décris est véritable : la cérémonie d’arrivée avec les filles descendant d’un navire, le discours du gouverneur, la soirée de rencontre, où chacune doit se présenter et énumérer ses biens. De plus, il y eut réellement treize filles du roi arrivant à Trois-Rivières en 1665, dont Jeanne Aubert, 23 ans, de la Salpêtrière. Hors les pots d’encre, la plume et les deux livres, les avoirs qu’elle énumère sont véritables aussi. Cette union est le point de départ de la descendance Tremblay, sujet des douze romans de ma saga. Un extrait du Pain de Guillaume, premier livre de la série.  J’aime beaucoup cet extrait…

    Les drapeaux claquent au vent et les tambours s’apprêtent à battre pour une cérémonie que les Trifluviens célibataires souhaitent maintenant annuelle. Toutes celles arrivées au cours des années précédentes ont trouvé mari et bercent déjà un, sinon deux enfants. Le roi envoie des colons, des soldats et des femmes. Vive le roi! Les hommes retiennent leur respiration quand la première se présente à la passerelle. Belle et gracieuse! Les célibataires rêvent à l’unisson qu’elle deviendra leur. Les demoiselles défilent une à une, aidées galamment par le commandant de bord du navire. Guillaume admire le spectacle radieux de leur jeunesse, bien qu’il préférerait être chez lui, car il doit livrer le pain et les pâtisseries demandées par Boucher pour la réception de la soirée.

    La dixième de ces filles semble plus faible que les autres. Elle porte une œillère et son physique est rachitique. Elle fait un faux pas, rate la main du commandant, puis tombe à plat ventre dans l’eau boueuse de la berge, après avoir, dans sa chute inattendue, montré ses jupons à tout le monde. Les Trifluviens ne peuvent s’empêcher d’esquiver un sourire, car son accident, vraiment spectaculaire, avait un aspect farfelu. Aidée par deux matelots, la jeune fille trouve le moyen de trébucher dans sa robe et de tomber encore dans la boue. Ainsi misérablement trempée et salie, elle prend place aux côtés des autres. Le spectacle de cette fille humide près de ses neuf voisines tout à fait sèches et bien parées, ne peut empêcher le voisin de Guillaume de rire un peu trop fort. Il est regardé méchamment par le boulanger.

    La treizième et dernière fille descendue, le discours de bienvenue de Pierre Boucher résonne dans le cœur des Trifluviens, notant avec ravissement que leur gouverneur s’est enfin décidé à ne pas répéter la même adresse qu’au cours des deux dernières années. Guillaume ne cesse de regarder la naufragée, qui se dandine maladroitement sur une seule jambe, sans doute agacée par ses vêtements souillés. Lorsqu’elle passe entre les deux rangées d’hommes, des ricanements étouffés l’accueillent. Guillaume rentre dans le fort à leur suite, non sans avoir vivement réprimandé deux jeunes écervelés qui se sont moqués de la malchance de cette pauvre fille.

    Après quelques moments de repos, ces demoiselles sont guidées par les autorités pour une visite des lieux. Comme les douces pétales d’une marguerite, elles entrent dans la boulangerie et regardent en tous sens. Guillaume sait qu’il en effraie quelques unes. Il cherche l’accidentée du regard et ne peut s’empêcher de retenir Pierre Boucher, s’apprêtant à sortir.

    « Où est-elle?

    - Qui donc, mon bon monsieur Tremblay?

    - Bien, elle. Celle qui…

    - Ah! je vois! Elle se sèche en ma demeure, le chirurgien à son chevet. Je crois qu’elle s’est blessée dans sa chute.

    - La pauvre enfant…

    - Mes félicitations, monsieur. Votre boulangerie est impeccable et fait grand honneur à la population auprès de ces gentes dames.

    - Votre Excellence, je voudrais vous assurer que je serai très heureux de participer à la réception de ce soir.

    - Voilà une sage décision, monsieur. Vous verrez que les années se suivent et ne peuvent se ressembler. »

    Les célibataires jugent que le vieux Guillaume se montre têtu de se présenter à cette soirée. Il prend la place d’un jeune. Cependant, ils admettent qu’après l’échec humiliant de l’an dernier, le boulanger montre tout de même un certain courage. Par contre, personne ne lui accorde une chance de trouver une épouse. L’âge et ses ravages jouent contre lui. La plus vieille des candidates ne doit pas avoir vingt-cinq ans et la majorité d’entre elles vivent encore avec l’espoir de voir arriver leur vingtaine.

    En brossant ses vêtements, Guillaume se sent ridicule de penser qu’il s’en va chez le gouverneur dans le but d’approcher cette maladroite. Il l’a trouvée différente, un peu marginale, comme il l’est sans doute devenu avec son langage, son âge, son physique ingrat et sa légendaire réputation de poltron. En entrant, il la cherche sans cesse du regard. Elle est assise parmi les autres, silencieuse. Elles murmurent comme des sottes et lorgnent les hommes à l’autre bout de la pièce, eux-mêmes étouffant maladroitement leurs remarques odieuses. Guillaume remarque qu’elle garde la tête baissée. Peut-être est-elle sérieusement blessée.

    Les discours se succèdent, alors que les célibataires sont nerveux à l’idée d’offrir à ces demoiselles celui qu’ils ont préparé depuis des mois. Chacune des filles du roi se présente, énumère le contenu de sa dot. La malchanceuse avance timidement, passe près de se cogner contre une chaise, avec entre ses mains une loupe qu’elle pose vers un papier. Non seulement a-t-elle perdu un œil, mais elle ne voit rien de l’autre. Elle commence à parler avec une voix épouvantablement discordante, comme le piaillement d’un oiselet sans cervelle. Les rires mal contrôlés des hommes la font taire. Elle recule d’un pas, baisse la tête et retourne à sa chaise. Pierre Boucher va la rejoindre pour lui demander de recommencer, mais elle refuse.

    « Il n’y a pas de doute que le roi a fait une erreur! Cette fille est une erreur de la tête aux pieds! Peut-être est-elle une passagère clandestine?

    - Monsieur, vous êtes un exécrable.

    - Allons, le Poltron! Il faut rire quand c’est drôle! Me provoquerez-vous en duel pour avoir dit la vérité? »

    Les musiciens se mettent à l’œuvre, mais les filles préfèrent aller consoler leur malchanceuse, preuve que la traversée leur a appris que cette personne a sûrement une bonne âme et que Sa Majesté, dans son immense sagesse, n’a pas fait d’erreur. Mais seul Guillaume semble faire cette analyse. Il hésite quand même beaucoup à l’approcher, craintif et intimidé. Il l’observe de loin, alors qu’elle s’est installée près de la table du festin.

    « Mademoiselle, je suis Guillaume Tremblay, le boulanger de ce bourg.

    - Je suis Jeanne Aubert. J’ai vingt-trois ans et j’étais pensionnaire à la Salpêtrière, à Paris, depuis mes sept ans, alors que mes pauvres parents ont été appelés près de notre Créateur, suite à une grave épidémie. Je sais coudre, cuisiner et tenir une maison en bon ordre. Je connais les saintes Écritures, car je sais lire et écrire. Je sais…

    - Pourquoi me dites-vous tout cela?

    - Parce qu’il le faut, je crois. Je sais soigner et j’aime les enfants. Cependant, je ne sais point labourer, mais j’ai une grande capacité pour apprendre. Sa Majesté donne à chacune d’entre nous huit mois de vivres gratuites. Mais vous le saviez sans doute. » 

    Elle continue à parler sans pouvoir s’arrêter. Sa voix nasillarde attire les regards et les moqueries de tous les hommes, pourtant éloignés. Guillaume décide de l’interrompre. C’est à ce moment qu’elle ose enfin le regarder. Elle fronce les sourcils, en plissant le nez, comme si elle faisait un effort pour bien distinguer le visage de Guillaume.

    « Je vous reconnais. Vous êtes le seul à ne pas avoir ri de mon malheur quand je suis descendue si maladroitement du navire.

    - Comment le savez-vous?

    - J’ai remarqué votre visage quand je suis passée parmi tous ces malotrus. Ma dot, monsieur, est constituée de peu de choses, mais ce sont mes biens les plus précieux. J’ai une cassette, cent aiguilles, une paire de ciseaux, deux bonnets, des rubans, un mouchoir de taffetas, un chapelet, un livre de piété et un autre de contes, un dé de cuivre et un peloton à épingles. J’ai aussi une plume et deux bouteilles d’encre. De plus, j’aurai droit aux cinquante livres que Sa Majesté me donnera le jour de mon mariage. Enfin, j’ai une loupe, pour m’aider à voir de près. Mais je vois très bien de loin. Oh oui, monsieur, par ma foi, je vous assure que c’est la vérité.

    - Et vous êtes venue en cette colonie pour prendre époux.

    - Il est bien difficile d’être orpheline à la Salpêtrière avec des religieuses et d’intéresser en même temps les honnêtes jeunes hommes, d’autant plus qu’ils passent leur temps à se moquer de ma vue et de ma voix. Mais vous, monsieur, vous n’avez point ri.

    - Non, car il n’y avait rien de drôle.

    - Épousez-moi, monsieur. Vous verrez que je suis une femme de grand cœur qui saura être fidèle à vos ordres et vous apportera des fils et des filles, qui pourra les élever dans la crainte de Dieu et le respect de Sa Majesté.

    - Mais vous ne savez pas qui je suis!

    - Vous êtes celui qui ne s’est pas moqué. Cela me suffit.

    - Écoutez, mademoiselle…

    - Vous refusez… »

    Elle baisse les paupières et joint les mains, regarde en tous sens, tout en ayant ce curieux réflexe de balancer les jambes. Guillaume se sent embarrassé. Il se penche vers elle, la regarde doucement et la trouve charmante avec toutes ses maladresses et ce si mignon petit nez pointu.

    « Je vais vous épouser, Jeanne.

    - Dieu soit loué. Il a entendu mes prières. Rappelez-moi votre nom, monsieur.

    - Guillaume. Guillaume Tremblay, dit le Poltron.

    - Le Poltron? Pourquoi?

    - Parce que durant la traversée qui m’a menée ici, j’ai…

    - Oh! la traversée! Ne me rappelez pas ce souvenir! J’ai eu tant peur. Par ma foi, j’ai cru mourir si souvent. Et en descendant à Québec, il y avait des Sauvages qui ont suscité en moi tant de crainte.

    - Jeanne Aubert, je crois que nous sommes faits pour nous entendre très bien.  »


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