• Publication : Les fleurs de Lyse

    Publication : Les fleurs de Lyse

    Les fêtes ne manquent pas, dans Les fleurs de Lyse! Je dirais même que ce roman est une fête continuelle. Nous voici au jour de l’anniversaire de naissance de Johanne Gingras. Elle avait promis à Baraque Bordeleau qu’elle deviendrait sa blonde dès le jour de ses seize ans. Pour l’occasion, les jeunes gens de 1966 sont réunis pour une fête de danse au son des succès du temps. Les fleurs de Lyse a été publié au Québec en 2002. 

    Quelle fête s’annonce! Je suis fin prêt : mes 45 tours sont bien classés et Julie a un calepin friand de se faire annoter de ses observations sociologiques «  sur le cas psychoaffectif unique du symbole des seize ans de Johanne Gingras  ». La veille, Baraque a bu une caisse de bière et flirté avec toutes les filles qui passaient près de sa Scrap, comme s’il célébrait un enterrement de vie de garçon. Il arrive à la maison rasé de près, les cheveux odorants, un cadeau dans sa main gauche et un bouquet dans la droite, qu’il tend immédiatement à ma mère.

     

    «  C’est pour vous, madame Patate. Acceptez ces quelques fleurs en l’honneur de ce grand jour de votre accouchement. Pouvez-vous comprendre ça?

    — À vrai dire, non. Merci quand même. Elles sont belles en patate.

    — Ça m’fait plaisir, stiffie.  »

     

    Comme d’habitude, il y a plus de filles que de garçons. S’apprêtant à se rendre au sous-sol, Baraque est précédé par une infinie paire de jambes, surmontées d’une chevelure longue et blonde. Il avale sa salive, grogne un peu et descend, alors que j’éclate de rire, sous l’air étonné de ma mère.

     

    «  C’est à neuf heures quatorze minutes que je suis née, là là. Ça va être comme un jour de l’an. On va pouvoir faire un décompte avant de s’embrasser. C’est amusant, hein, là là?

    — Oué.

    — C’est tout ce que tu trouves à dire?

    — Oué, oué.  »

     

    Baraque est vite entouré par les filles qui le félicitent pour son talent de chanteur et lui demandent la date du prochain spectacle. Je le sens pâlir, enivré par le parfum de ces belles.

     

    «  Robert, mon chum, ça va être dur.

    — Pourquoi? Ça fait trois ans que tu attends ce moment.

    — Elles sont toutes là, ces filles! Elles vont me rendre fou!

    — Ma sœur est née précisément à neuf heures quatorze minutes. On va pouvoir faire un décompte, comme au jour de l’an.

    — Oué, oué, oué.  »

     

    Toutes les adolescentes connaissent le secret de Johanne. Elle s’en est vantée abominablement. «  Baraque Bordeleau est en amour avec moi, là là. Mais il attend mes seize ans pour être mon chum. Après, nous serons Johnny et Sylvie. Ça ne vous arriverait pas à vous, les filles, là là.  » En attendant ce moment lumineux, Johanne rougit en voyant Baraque danser avec toutes les filles. Il leur tient tailles et mains, leur susurre à l’oreille qu’elles ont de beaux yeux (deux). Je passe sans arrêt When a Man Loves a Woman, le plain qui tue, et que Baraque réclame sans cesse car : «  On pourra se vanter plus tard d’avoir dansé là-dessus pendant que c’était neuf.  » Quand ce disque tourne, la danse devient immobile, ne dépasse pas l’espace d’une tuile. Pour moi, c’est Blue-jeans sur la plage et pour d’autres, Yesterday ou Mer morte. À chacun son slow, associé pour l’éternité à un visage, une sensation, une odeur, un précieux moment, une joie inattendue ou même une meurtrissure, comme dans le cas de cette fille qui me réclame souvent Va-t-en des Sultans, car c’est sur cette chanson qu’elle a connu son premier chagrin d’amour.

     

    «  Auto-mortification sensorielle ou masochisme affectif? Ce cas mérite un approfondissement.

    — Tu viens danser, Julie?

    — Danser? Charmant.  »

     

    Menton contre la nuque, tête sur l’épaule, mains frôlant les hanches ou tâtant le dos du doigt pour effleurer un soutien-gorge, les garçons se traînent les pieds dans un «  shh! shh!  » qui rythme la mélodie du 45 tours. À la fin, l’étreinte se fane et les plus hardis donnent un bec à la partenaire qui s’en va vers ses amies pour leur chuchoter la grande question : «  Est-ce que ça veut dire qu’il est en amour avec moi?  » Après, on passe à Wilson Pickett ou aux Four Tops et tous ces petits Blancs trifluviens dansent le jerk comme à Harlem. Ensuite, on rocke à gogo sur le nouveau Hou-Lops ou un «  vieux  » Beatles d’il y a deux ans. Baraque ne donne pas sa place pour danser, prenant tout le plancher. Il se déhanche sans retenue et fait voler ses longs cheveux, alors que les filles envient sa grâce animale et son sans-gêne. Gilles l’imite, fait le bouffon et cherche sa blonde trimestrielle, alors que Charles a mis la main sur une verge qu’il confond avec un manche de guitare. Mike a sa régulière depuis septembre, une vraie garce très maquillée aux jupes serrées, mâchant sans cesse six tablettes de gomme à la fois.

    Cinq! Quatre! Trois! Deux! Un! Bonne fête, Johanne! Je mets Sweet Little Sixteen sur le tourne-disque, mais personne ne remarque cette subtilité. Copains et copines sont trop occupés à entourer Johanne pour la féliciter de son exploit. Baraque, derrière, a l’air d’une «  grande échalote  » gênée, avec sa boîte enrubannée entre les mains. Il lui a acheté un gilet. Les gars du groupe étaient persuadés qu’il aurait plutôt opté pour un déshabillé ou une boîte de capotes. Comme de nouveaux mariés qui ouvrent la noce, Baraque et Johanne prennent tout le plancher pour la première danse sur When a Man Loves a Woman. Les filles joignent les mains, émues par ce nouveau couple vedette : l’Indésirable avec la Désirable. Dès le lendemain, ma sœur a les yeux petits et montre maladroitement sa jeunesse à mes parents en disant qu’elle n’est plus vierge. Elle veut dire qu’elle s’est enfin fait embrasser par un garçon, mais papa et maman ne l’entendent pas ainsi. Johanne a à peine le temps de se défendre et de protéger celui qu’elle surnomme déjà «  mon amour  ».

    «  C’est mon chum! O.K., là?

    — Johanne, je t’interdis de fréquenter ce garçon! Il est trop vieux pour toi et c’est un coureur de jupons. Et c’est un pas fin, tu le sais bien!

    — Personne ne pourra m’empêcher de l’aimer! Et je ne suis plus un bébé, là là.  »


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :