• Publication : Perles et chapelet

    Les sorties alcoolisées de Jeanne Tremblay et de son amie Sweetie sont monnaie courante, dans Perles et chapelet. Celle-ci est brève et je me concentre surtout sur les suites de la fête. Ce roman a été publié au Québec en 1999 et en France en 2000. 

    Nous voici donc à Montréal une autre fois. Cet éternel voyage me procure toujours le même effet: euphorie à l’aller et tristesse au retour. Sweetie ne m’écoute même plus quand je pose toujours la même question: qu’est-ce qu’on fait encore à Trois-Rivières? On va se ruiner en billets de train! Ce serait plus économique de demeurer à Montréal! Elle me répond par une bulle de gomme.

    Nous allons entendre Slap Rags White, un musicien noir, champion du rag et du blues. Nous voilà dans un sous-sol enfumé en plein red light, jouant du coude à chacun de nos pas avec des Anglais, des Juifs et des Noirs. Je me crois de nouveau dans le speakeasy new-yorkais. Sweetie ne semble pas avoir le cœur à la fête, sans doute jalouse du talent de Slap Rags. Elle se contente de rester au bar à siroter ses bouteilles. Minuit, mon heure favorite, vient de passer. La musique ne cesse jamais. Slap Rags est un orchestre à lui seul. Tout le monde l’aime!

    Les yeux me pétillent et le nez me pique. La bière est affreuse. Je commence à avoir les jambes en guenille. Sweetie boit plus que moi. Elle est drôle à regarder, faisant de grands efforts pour paraître sobre. Nous sommes ivres et savons en profiter. Chaque nouvelle gorgée pousse la couche houleuse reposant dans mes intestins. La folie du lieu me fait accélérer. Je ris plus facilement. Je danse plus frénétiquement. Je fraternise plus ouvertement. Je profite mieux de mes sentiments quand je suis saoule.

    Mes cheveux fous, mes yeux gourmands et ma bouche toujours ouverte: tout sourit et s’éclaire. Bientôt, nous sortirons et je tiendrai Sweetie par la taille afin qu’elle ne se cogne pas contre les poteaux. Elle tiendra la mienne pour que je ne m’éparpille pas dans une vitrine. Et nous chanterons. Mal! Mal et très fort! Puis, nous serons malades. Nous vomirons sans crier gare. Deux fois! D’abord une longue rasade. Puis une moindre, plus claire, environ sept minutes plus tard. À l’hôtel, je me coucherai à gauche et ça commencera à tourner vers la droite. Le contraire pour Sweetie. Parfois, ça tourne à n’en plus finir. Dans un tel cas, je me couche sur le dos, des sueurs plein le visage et la respiration agonisante. Tout s’immobilise. Si je fais la bêtise de fermer les yeux, la chambre s’envole sens dessus dessous. Garder les yeux ouverts! Parfois, un léger relent de vomissure revient vite à la surface. Il est clair. Un jet rapidement envoyé sur le plancher. Et, peu à peu, nous nous endormons. À l’occasion, j’ai un mal de tête au réveil. Mais de moins en moins. Boire et fêter, il n’y a rien de plus divin! Je plains ceux qui boivent pour oublier. Comme ils doivent s’ennuyer!

    Cela se passe à peu près ainsi, sauf que pour extraire son jet tardif, Sweetie se trompe de côté et que le tout tombe sur mon pyjama et sur le drap. Elle trouve cela drôle. Moi aussi, tiens! Sweetie se lève, en équilibre précaire sur une jambe, tire le drap qui va choir à la fenêtre, la moitié au vent du printemps. Avec ses mains, elle essaie d’assécher son dégât et, à bout de patience, tire sur mon pantalon. On enlève tout. Il y a trop de sueurs et il fait si chaud. Elle dépose sa tête contre mon cou et je sens sa respiration me chatouiller l’épiderme. Elle s’endort enfin. Moi aussi, après avoir pleuré sans pouvoir expliquer pourquoi.


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