• Publication : Perles et chapelet

    Publication : Perles et chapelet

    La seconde partie de Perles et chapelet s’intitule Mademoiselle et le petit homme et se déroule pendant les années de la grande dépression de la décennie 1930. Les deux personnages en vedette sont Louise Tremblay, vieille fille, et Honoré, chômeur et vieux garçon. Célibataires auréolés de conventions sociales et de religiosité radicale! La scène suivante est évocatrice de cette situation. Perles et chapelet a été publié au Québec en 1999 et en France l’année suivante.

     Honoré a déniché le mot dignité on ne sait où et l’emploie à toutes les sauces devant Louise. En retournant chez lui, Roméo le croise dans la rue avec un autre chômeur. Ce compagnon conduit une charrette et Honoré ramasse les crottes de chevaux avec sa pelle. Roméo se sent comme Jeanne, a le goût de s’arrêter et de lui crier: « Hé! Honoré! Vous exercez votre dignité humaine? » Avec ses pitons, Honoré peut avoir du thé, du sucre, un peu de lard, des pommes de terre. Il échange son piton de savon à un autre chômeur contre un bon de sucre, car Louise lui a toujours fourni le savon dont il a besoin.

    « J’vous invite à venir prendre le thé chez moi, Louise.

    - Dans le garage? Allons donc, Honoré! Ce ne serait pas convenable!

    - Ça m’ferait plaisir. C’est mon thé et mon sucre. J’ai travaillé pour l’avoir. Oui, travaillé.

    - Vous savez très bien que ça ne se fait pas. Apportez plutôt les deux tasses dans la cuisine. Je serai heureuse de goûter à votre thé. »

    S’il pouvait posséder de l’argent garanti pour quelques mois, Honoré inviterait Louise dans un beau restaurant. Jadis, il y a si longtemps, il avait déjà fait ce genre de démarche auprès d’une demoiselle de son quartier. Il avait bu du vin français et mangé doucement des mets raffinés. Après une balade sur les trottoirs de la rue Sainte-Catherine et une soirée au parc Sohmer, il avait essayé de l’embrasser. Comme il était jeune, fou et irresponsable! C’est à ce moment précis que le souvenir a cessé.

    Maintenant, Honoré comprend pourquoi il est vieux garçon. Timide, maladroit, pas très beau, ni à la mode. Les femmes, certaines femmes, ne voient que l’apparence et ne peuvent juger les qualités de cœur d’un homme honnête. Vers trente ans, il a commencé à s’accommoder de la situation en se disant qu’il s’agissait là du destin que le bon Dieu lui avait tracé. Il comprend son sort, mais imagine mal comment le même a pu s’acharner sur Louise. Bien sûr, elle se montre parfois prompte, mais Louise est une femme instruite, bien éduquée et qui sait tout faire dans une maison. C’est une femme de bon sens, animée par son devoir de catholique. Même qu’il la trouve jolie! Pas comme ces reines de beauté qu’on voit dans les journaux, mais à la limite du bon goût propre à toute femme qui se respecte.

    Louise sourit souvent, habitude qu’elle a acquise après tant d’années au service du public. Honoré aime son sourire. La plupart des filles de sainte Catherine ne le font jamais. Si ses yeux sont un peu petits et incolores, elle a de belles lèvres et des cheveux noirs magnifiques, coiffés sobrement. Quand il arrive à la regarder cinq secondes de suite sans détourner le visage, Honoré a le goût de lui dire qu’elle est belle, mais ce serait là une grave erreur. Il sait qu’elle croit – avec raison – qu’on ne juge pas une personne selon l’enveloppe charnelle. S’il osait lui dire sa pensée, cela risquerait de l’offenser. Alors, il garde le tout pour lui-même. Parfois, le petit homme se demande combien elle a pu avoir d’amoureux. Ce serait très mal élevé de lui poser une telle question.

    « C’était un bon thé, Honoré. Vous avez fait un bon choix.

    - Merci. J’aime beaucoup le thé. On peut prendre not’ temps pour l’boire, car même s’il devient froid, il garde encore du goût. Oui, il le garde.

    - Croyez-vous pouvoir de nouveau travailler pour la ville?

    - J’ai fait du bon ouvrage. J’ai qu’à m’présenter tous les matins et les contremaîtres vont se souvenir de moi. Oui, se souvenir. Par contre, j’suis sûr d’trouver un vrai travail bientôt. J’ai tant prié et je sais qu’le bon Dieu a entendu mes prières. Oui, je le sais.

    - J’ai confiance en vous. La chance et la justice sourient toujours aux hommes de qualité.

    - Oh! merci beaucoup, Louise. Oui, merci. »

    Qu’a-t-elle été dire là? Pourquoi ce compliment? Que va-t-il penser? Elle vient d’être aussi sans-gêne que Jeanne. Ou presque. Ou pas du tout: Jeanne l’aurait noyé depuis longtemps sous ses sarcasmes et ses moqueries cruelles. N’empêche que Louise se juge très impolie de faire un compliment à cet homme. Au matin, à la première messe, Louise va se confesser de sa maladresse. En attendant son tour, elle aperçoit Honoré à l’autre confessionnal. Ils se regardent à peine. Louise se demande quel péché nécessite une telle urgence. Peut-être qu’hier, en entendant son compliment, il a eu une vilaine pensée. Non! ce n’est sûrement pas cela… Honoré n’est pas de ce type d’homme à avoir des intentions irrespectueuses envers les femmes. Elle se convainc qu’il a probablement échappé un mot de colère en se cognant un orteil sur le bord de son lit. Oui, sûrement qu’il s’agit d’un péché semblable.

    Il entre dans son confessionnal en même temps qu’elle. Louise ne veut surtout pas le croiser à la sortie. Elle prend donc beaucoup de temps pour expliquer son péché au vicaire Ayotte. Celui-ci en profite pour rappeler à mademoiselle le danger d’une promiscuité avec un homme célibataire. Probablement que monsieur le curé a dit la même chose à Honoré, puisqu’il s’est passé dix jours avant qu’ils ne se croisent et ne se parlent. Roméo, témoin de ce jeu, trouve le tout délicieusement ridicule.


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