• Publication : Perles et chapelet

    Publication : Perles et chapelet

    Nous sommes en 1922 et Jeanne est de passage à Montréal pour vendre une de ses toiles. Elle profite de l’occasion pour voir un film, manger dans un restaurant chic et terminer la soirée en dansant, avec les jeunes de sa génération. J’aime beaucoup l’extrait suivant à cause de sa vitalité et aussi parce que c’est un portrait coloré du caractère anti-conformiste de Jeanne.

     

    La danse a lieu dans la même salle d’hôtel où j’étais allée à cette démonstration de tango avec Lucie en 21. Cet endroit où j’avais rencontré cette délicieuse folle. D’ailleurs, après avoir laissé mon manteau au vestiaire, je me rends tout de suite à la salle des toilettes, poussée par l’impression de revoir cette fille, son flacon à la main, en train de rire et de pousser tout le monde. Faux sentiment. Elle est maintenant fantôme. Il n’y a qu’une flapper anglaise, cachée derrière un écran de poudre et son averse de parfum. Elle s’extasie devant mon chapeau. Je lui rends la pareille en désignant ses gants.

    Ce soir, l’orchestre invité est le Melody King Jazz Band, un orchestre montréalais qui est, dit-on, aussi bon que les ensembles américains vedettes du disque. Je me rends rapidement vers le bar. En apercevant mon minois si jeune, le serveur s’apprête à me repousser de la main. Comme j’ai prévu le coup, je sors de mon sac rien de moins que mon baptistaire! Ah! elle est majeure, la Jeanne T.! Ce n’est plus la petite fille de son papa Joseph! Allez! Verse, crétin! Évidemment, derrière moi, il y a quinze filles qui m’ont vue déballer mon permis. Bien sûr, les petites, que tantine Jeanne va vous acheter du vin et de la bière! Pour me remercier, deux d’entre elles m’invitent à partager leur table, déjà pleine de garçons aux cheveux pommadés.

    Ils sont les chevaliers servants de ces demoiselles. L’un d’eux, soufflant sur ses ongles, m’annonce qu’il est le roi incontestable du bunny hug. D’accord, mon lapin! On dansera! D’ailleurs, tout le monde ici n’attend que ça. Pas de temps pour la romance, ni pour changer le sort du monde par une discussion. Nous sommes jeunes et fous, nous adorons le jazz et les toilettes légères et chacun a laissé les interdits au vestiaire. Une des filles dit avec tristesse que son père l’a déshéritée. Puis elle éclate d’un rire puissant en levant sa coupe. Une autre me confie qu’elle était au couvent il y a six mois. Depuis, elle a embrassé avec délices toute la liste des péchés du petit catéchisme. Les garçons se vantent de leurs conquêtes, même si toutes les filles autour savent que c’est faux. Les mensonges font partie du jeu de notre génération. Je sens que je vais passer une belle soirée!

    L’orchestre arrive, courbant sous les applaudissements de feu. Tous les musiciens portent des habits noirs impeccables. Le chef d’orchestre est en gris, sans doute pour souligner sa notoriété. Ils saluent dans les deux langues et se lancent tout de suite dans un jazz à la Ted Lewis. Diable! On voit qu’ils ne sont pas là pour plaire à grand-père! Les tables se vident et le plancher ciré souffre sous nos pas fous. Je ne me fais pas prier pour le martyriser! Les uns adoptent un fox-trot tandis que les autres préfèrent le shimmy. Moi, je mêle tout! Le jazz, c’est la liberté enfin conquise! Je bouge, je passe d’un garçon à l’autre sans que sourcillent leurs courtisanes. Filles et jeunes hommes deviennent des pièces interchangeables sur le grand échiquier jazzé. Les trompettes fouettent à l’unisson, alors que le percussionniste fait démarrer et accélérer la machine. Quand le piano réclame son solo, tout le monde lui cède la place, sauf le contrebassiste. Tout en applaudissant, nous continuons à danser. Le banjo, un peu en retrait, s’en donne à cœur joie quand, enfin, on le pointe du doigt. Après six pièces, ils n’ont pas encore abordé une mélodie lente. Nous n’en voulons pas! À la fin de leur première séquence, je sautille comme une fillette en les remerciant. Et soudain, tout le monde à la table me regarde. D’accord, les enfants! C’est la tournée de Jeanne!

    Le champion de bunny hug, au rude prénom de Horace, se vante de ses performances en piste. Vrai qu’il est bon et que toutes les poudrées se l’arrachent. Ses vantardises me font penser à celles de Sweetie. Ah! la belle fête qu’elle rate! Je l’imagine excitée devant ce formidable orchestre! L’idiote! Elle doit passer ce samedi soir noyée sous les roucoulades imbéciles de ce fils à papa!

    Nous avons le temps de prendre deux verres avant le retour du Melody King Jazz Band. Ils annoncent des versions jazz des plus populaires chansons des spectacles de divertissement des Ziegfeld Follies. Sweetie m’a parlé de ces revues populaires de New York, avec sur scène une multitude de belles danseuses plumées, entourant une chanteuse pailletée d’étoiles d’or. Après cette attente, nos pieds sont devenus impatients. Ils se vengent de plus belle, aidés par le vin et la bière. Dans un coin, les flappers encerclent un couple démonstratif et spectaculaire. Je me retourne et tombe entre les bras de Horace. Il me déclare que je suis la meilleure danseuse de la soirée. Il dit ça à toutes ses partenaires! "D’accord! D’accord!" s’excuse-t-il, ajoutant que je suis la plus jolie. Mais il le dit aussi à toutes! Et puis après? Danse, Horace! Danse! Fais-moi sautiller!

    À la salle de bains, les flappers troquent des peignes et des houppettes. Certaines échangent leurs bas! Je vois sur le grand miroir le nom des musiciens de l’orchestre écrit avec du rouge. Ce pauvre miroir qui n’en finit plus de dire qui est la plus belle! Ici comme dans la salle, Anglaises et Françaises ne forment plus qu’un seul peuple: celui de notre jeunesse et de notre folie! La soirée se termine trop tôt... Mais la nuit est à nous! Une fille de ma nouvelle bande nous invite à poursuivre cette joie dans l’appartement qu’elle partage avec une amie. Il y aura du vin, des cigarettes et des disques! Et pas de voisin en dessous! Allons-y!

    Nous nous entassons une dizaine dans une Ford aussi chancelante que son conducteur Horace. Il zigzague dans la Sainte-Catherine et nos cris ameutent les paisibles passants, scandalisés devant ce Niagara d’insouciance. J’ai toujours ma bouteille de vin à la main et ma tête tourne tellement que je me sens même prête à m’abandonner entre les mains des propositions de Horace. Il a les lèvres d’une petite fille, le visage rond de Lillian Gish et les yeux de Sweetie.

    Soudain, une voiture de policiers nous somme d’arrêter le long du trottoir. Moi, je donne des coups de poing dans le dos de Horace, l’invitant à accélérer, à les déjouer, à les perdre! Ce dégonflé refuse d’amplifier nos sensations en se garant poliment, comme demandé, assuré de récolter une contravention. Vos papiers, s’il vous plaît. Je réponds "Bla! Bla! Bla!" à chacune des phrases de monsieur la loi. Les autres se font minuscules. Quelle honte! Jouer à l’enfant puni devant le gros méchant policier!

    "Mademoiselle, vous êtes ivre, taisez-vous!

    - Bla! Bla! Bla!

    - Sortez du véhicule!

    - Venez me chercher, monsieur le poulet!"

    Comme cet imbécile n’entend pas à rire, il me tire par le bras! Ce que je n’apprécie pas du tout! Je lui donne un coup d’escarpin sur son pied gauche, mais je n’ai pas le temps de le boxer au ventre qu’il me lève de terre pour m’asseoir sur le capot de la Ford. Je l’ensevelis de grimaces! Il me met aux arrêts, le salaud! Il devrait comprendre qu’une fille saoule entend à rire! Mais non! Il m’embarque après avoir gratifié Horace d’un billet! Adieu, la belle fête! Moi qui étais prête à voir le soleil se lever en écartant un épais nuage de fumée de cigarettes...

    Je passe la nuit dans mon petit coin de cellule, avec en prime un sale mal de ventre. Ils me mettent à l’amende pour avoir insulté un agent de la paix et pour deux ou trois autres raisons dont je ne me souviens plus. Dix dollars. Plus le chapeau, la jupe, la cravate, le souper au restaurant, le film, les cigarettes et les tournées à la salle de danse; il ne me reste qu’un dollar de la vente de ma toile. Formidable, non?


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  • Commentaires

    1
    Jeudi 14 Avril 2016 à 11:30

    Hello
    excellent
    dommage le blanc sur le noir
    fatigue mes petits yeux.
    mais j'ai pris plaisir à lire
    pleine de vie cette jeune demoiselle.
    merci pour ce partage.
    yvette.yes

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