• Publication : Petit Train

    Publication : Petit Train

    Chic de chic : je vous propose un extrait qui ne fait pas partie du livre publié, mais qui a été ajouté lors de modifications, pour remplacer un passage que je jugeais historiquement trop bizarre...

    Fête foraine! Nous voici au début de la décennie 1910 et l’Exposition agricole de Trois-Rivières existe depuis une quinzaine d’années, devenue le rendez-vous festif de la population locale et régionale. Avec Gros Nez le quêteux, mon héros Roméo Tremblay voit un peu l’envers du décor. Ce roman  a été publié en 1998 au Québec et l’année suivante en France sous le titre épouvantable que vous pouvez voir ci-haut. Il s’agit de la copie européenne du roman. 

    Nous montons vers le terrain et nous nous dirigeons vers le nord, où sont installées les roulottes des forains. Gros Nez me recommande de ne pas dire un mot. Il explique au gardien qu’il vient chercher du travail. Avec son physique imposant et son allure misérable, l’argument tient le coup et nous pouvons passer. Mon quêteux cogne à la porte d’une roulotte. Un gaillard au visage très dur ouvre, écoute son discours. D’un geste de la main, l’homme fait savoir à Gros Nez que l’équipe n’a besoin de personne. Le contraire aurait sans doute déçu mon ami, car sa proposition n’était qu’un prétexte pour se balader dans leur château fort. Je sursaute en voyant deux nains. Le vagabond avance et leur parle en anglais. Ses grimaces produisent le meilleur effet et ces petites gens, aux visages si étranges, rient sans retenue. Le duo nous fait signe de le suivre. Ils nous mènent vers une tente, gardée par un homme très, très maigre. «  Sans doute l’homme squelette, mon Roméo.  » Inévitablement, lors du spectacle, il sera opposé à une femme immensément grosse, sans oublier le marin tatoué, l’avaleur de sabres et peut-être une femme barbue. Gros Nez me confie que le public ne devrait jamais applaudir les siamois. «  Quatre fois sur cinq, c’est un trucage.  » Je sursaute en voyant un homme sans bras et demeure stupéfait de le voir me tendre une illustration de lui-même à l’aide de ses orteils. Gros Nez parle à tous ces gens bizarres et les amuse, jusqu’à ce que le géant de tantôt l’intercepte pour lui rappeler qu’il n’a pas besoin d’aide. Nous nous éloignons, salués par les rires des nains.

    «  Qu’est-ce qui est normal ou pas? Ces gens du spectacle vivent dans un monde à part, car la société n’a pas voulu d’eux comme ils sont. Au fond, t’as vu qu’ils diffèrent peu de nous. Ils aiment s’amuser, partagent le même besoin d’amour et d’amitié. Les visiteurs, quand ils les voient, se sentent rassurés. La pitié, le mépris et les moqueries de ces gens normaux sont le gagne-pain des travailleurs du midway.

    - Je retiens cette leçon. Merci, Gros Nez.

    - Une exposition, dit-on, sert à s’instruire.  »

    Les visiteurs abondent et notre restaurant se voit envahi par ces étrangers. Maman, Louise, Céline et Thérèse sont débordées de travail, si bien que la petite Jeanne se mêle à elles. Pendant ce temps, mon père parle à tout le monde, vantant le Petit Train et le progrès de Trois-Rivières. Chacun désire avant tout voir la grande exposition agricole. J’imagine la foule imposante se pressant vers les différents pavillons et dans les estrades de l’hippodrome, pour applaudir les chiens savants et les jongleurs japonais promis.

    Le soir venu, Céline et moi y courons. Enfin… Nous nous y rendons à petits pas, suivis du chaperon Claudette. J’ai le goût de la pousser sous une tente pour qu’elle disparaisse entre les mains des américains. Je rencontre mon oncle Hormisdas, qui vient depuis la première édition avec quelques unes de ses bêtes, dans l’espoir de gagner des rubans. Il nous écrit tout le temps que «  ce sera cette année ou jamais.  » Comme papa, je préfère le pavillon de l’industrie, pour entendre les vantardises des vendeurs distingués et admirer les objets les plus neufs. Quand Céline s’attarde aux poêles et aux machines à coudre, j’ai l’impression qu’elle va me demander en mariage. Par la suite, nous nous rendons sur le site du midway pour nous amuser, souvent du spectacle d’autrui débordant de sourires et de joie.

    Quand je me dirige vers une tente précise, Céline me tire par la manche, persuadée que les gens s’y trouvant sont synonymes de graves péchés mortels. Je lui obéis, mais en tournant un coin, je tombe nez à nez avec les nains d’hier. Claudette et Céline sursautent, effrayées. Ces charmantes menues personnes me parlent en anglais à toute vitesse. Leurs grimaces, je le devine, se réfèrent à celles de Gros Nez. En guise de réponse, je hausse les épaules, signifiant que je ne sais pas où est passé mon ami. Je tends la main vers le plus vieux en me penchant, alors que son cadet salue les sœurs Sicotte amicalement. «  C’est bien, d’avoir de nouveaux petits amis.  » Ma remarque ne soutire pas un rire des faciès de Céline et de Claudette. Je leur explique mon aventure d’hier.

    Un peu plus loin, il y a un carrousel, merveille pour les yeux des petits et des grands. Ses chevaux de bois, magnifiquement sculptés, semblent si réels! Céline, rougissante, réclame d’y monter. Il faut attendre longtemps pour avoir droit à quelques tours. Ma douce se tient solidement à la barre transversale, alors que la musique criarde d’un orgue à vapeur sème la joie. Chaque fois que Céline passe devant moi, elle envoie la main, telle une gamine. Son chapeau part au vent et l’homme du midway le rattrape rapidement, le lui remet avec toutes les politesses à sa descente de la grande aventure sur ce coursier de plâtre.

    J’ai du mal à m’endormir, ce soir-là, en revoyant le sourire radieux de Céline et le O de sa bouche quand son couvre-chef l’a abandonnée. Je voudrais écrire une nouvelle, un poème, qui s’intitulerait «  La belle et le carrousel  », mais le sommeil anéantit mon projet. J’ai visité toutes les expositions depuis mon enfance, mais j’ai l’impression que je ne pourrai jamais oublier celle de 1910, à cause de cette histoire de chapeau. Céline est à son poste au Petit Train dès le matin, me rappelant son bon plaisir de la veille. Fronçant les sourcils, elle me demande si je connais vraiment ces nains. Des clients poussant la porte tuent dans l’œuf la belle réponse que je lui préparais. Je salue Céline d’un clin d’œil et me rends au bureau du journal.


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