• Publication : Petit Train

    Publication : Petit Train

    Il y a toujours une part autobiographqique dans les romans, volontairement ou non. Nous sommes en 1914 et l'adolescent Roméo se souvient d'un épisode de son enfance. Le bureau de poste qu'il décrit, avec les vieilles dames, ressemble beaucoup à celui de mon quartier, quand j'étais petit.

     À Trois-Rivières, nous sommes desservis par un gros bureau de poste central, situé à l’endroit même où jadis le gouverneur du roi de France avait élu domicile. Cet édifice imposant me paraît un peu austère, avec ses plafonds à l’autre bout de la Terre, ses lourdes portes et son plancher trop bien ciré. On dirait une église. Des employés aux visages pâles et aux tempes grises s’y baladent à petits pas, sans jamais sourire, avec toujours un crayon reposant entre la monture de leurs lunettes d’écaille et leur oreille.

    Je préfère les bureaux de poste de quartier. Dans ma paroisse, nous en avons un depuis une dizaine de mois. Je pensais qu’il allait se marier au dynamisme d’un quartier neuf, mais les responsables ont trouvé le moyen de dénicher une vielle fille vêtue de noir pour accomplir le travail. Ce sont toujours les reines de la Sainte-Catherine qu’on embauche comme postières.

    Quand j’étais petit, notre bureau de poste du quartier Saint-Philippe me faisait une grande impression. Il était tenu par deux sœurs vieilles filles, une paire devant atteindre cent soixante ans d’âge. L’une s’appelait Lucie et l’autre Lucille. Sur le mur, il y avait une photographie de leur père Lucien. Je ne tenais pas vraiment à connaître les autres noms des membres de cette famille… Lucie marchait très lentement, mais elle avait l’air d’un lièvre en comparaison avec Lucille. Leur comptoir était au même étage que la cuisine de la maison. Quand j’entais pour le courrier, je savais ce que les sœurs avaient mangé au dernier repas. J’adorais me rendre porter les lettres de maman! Le modeste bureau de poste m’apparaissait mystérieux et envoûtant. Aujourd’hui, je réalise qu’il faisait partie d’une époque disparue.

    En poussant la grande porte qui craquait, j’entendais le drelin discret d’une clochette, accrochée aux rideaux gris. Les murs étaient d’un vert pâle repoussant. D’un côté trônait la photo du père, avec son air de statue, sa barbichette blanche et ses yeux enfoncés. Puis, de l’autre, un antique et énorme calendrier. La distance entre la porte et le comptoir était courte, mais ce trajet me semblait une éternité. Enfin arrivé, j’attendais patiemment, bercé par le tic-tac d’une horloge si vieille que je pensais qu’elle indiquait l’heure d’il y a cent ans. Alors, une autre porte craquait, poussée par Lucille, la plus lente. L’horloge camouflait à peine ses pas traînants, qui produisaient des shh! shh! shh! Arrivée de peine et de misère face à moi, elle demandait : «  Oui?  » J’adorais ces «  Oui?  », me donnant la chair de poule. «  Ce sont des lettres pour envoyer à Montréal, mademoiselle Lucille. Il me faut deux timbres. Elle prenait les enveloppes entre ses mains osseuses, remontait le nez en entrouvrant la bouche et lisait les adresses.

    «  C’est pour Montréal, mon petit.

    - Oui, mademoiselle.

    - Deux timbres pour Montréal.

    - Voilà ce que ma mère désire, mademoiselle.  »

    Elle déposait les enveloppes, restait de marbre dix secondes, puis ouvrait un grand tiroir qui craquait, comme tout ce qu’il y avait là. Elle sortait une grande feuille de timbres, puis, méticuleusement, avec l’aide d’une règle, déchirait deux timbres avec précision. Alors, elle replaçait la feuille dans le tiroir, puis tirait sa vieille langue blanchie par trop d’hosties et humectait mes timbres.

    «  Vous désirez autre chose ?

    - Non,. Mademoiselle.

    - Voulez-vous un reçu?  »

    Je n’avais nullement besoin d’un reçu pour un si minime achat, mais je lui répondais par l’affirmative, pour le plaisir de faire prolonger le plaisir que sa lenteur me procurait. Après dix secondes de silence mortuaire, Lucille atteignait son carnet de reçus. Elle prenait trente autres secondes pour mettre la main sur l’encrier et vingt pour prendre sa plume. Une fois, ô joie! il n’y avait plus d’encre dans le bocal Désemparée, Lucille avait tendu le cou pour regarder autour d’elle, avant de se retourner pour murmurer un cri d’alerte à sa sœur. Tic, tac l’horloge. Shh! shh! le bruit de ses pas. Côte à côte, elles discutaient de la situation. Lucie s’en retournait pour quérir un pot neuf et le rapporter à Lucille. Temps de l’opération? Environ sept minutes, pendant lesquelles Lucille ne me parlait même pas. Je n’entendais que le bruit de l’horloge, tout en recevant dans le dos le regard glacial de la photographie du père.

    Lucille trempait sa plume avec prudence. Elle me demandait mon nom, même si je la visitais deux fois par semaine depuis cinq ans. Crrr! crrr! De faire la plume sur le papier. Deux minutes plus tard, elle prenait un gros tampon et imprimait vigoureusement – vraiment! – le sceau sur mon reçu. Ensuite, elle consacrai une minute à vérifier si tout était en ordre.

    «  Votre reçu. Deux timbres apposés. Deux lettres pour Montréal. Est-ce tout, jeune homme ?

    - Oui, mademoiselle.

    - Ça vous fera deux sous. Les postes canadiennes n’acceptent pas le crédit.  »

    Je lui tendais mon dix sous. Elle reprenait sa plume pour calculer dix moins deux. Lucie, plus vive, savait cela par cœur. La manœuvre accomplie, elle faisait glisser un autre tiroir pour y pêcher huit sous, qu’elle me remettait un à un en comptant. Je disais merci et lui souhaitais une bonne journée. La porte franchie, je me penchais pour la voir s’en retourner à la cuisine à petits pas. De retour à la maison, quarante minutes plus tard, ma mère, inquiète de ma longue absence, me demandait où j’avais perdu mon temps en sortant du bureau de poste. «  Mais maman, j’étais au bureau de poste!  »

    Puis Lucie s’est éteinte et Lucille l’a suivie six mois plus tard. La maison a été vendue à un ouvrier père de sept enfants qui sont venus déchirer les murs du silence des deux sœurs. L’incendie de 1908 a ravagé le lieu et aujourd’hui, ce terrain est occupé par une taverne de débardeurs. J’ai gardé dans mon coffre secret un vieux reçu signé de Lucille. Quand la nuit vient, il m’arrive encore d’entendre les shh! shh! crr! crr! et le tic-tac de l’horloge.

    De nos jours, la vieille fille du bureau de poste du quartier nous fait le manège en une minute et les hommes du bureau central en trente secondes. Ces lettres que nous allons chercher et porter gardent le même intérêt qu’autrefois, même si tout ceci va disparaître avec la multiplication des téléphones, tout comme tant de souvenirs de mon enfance s’envoleront aussi.


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