• Publication : Petit Train

    Publication : Petit Train

    Beaucoup de lecteurs et de lectrices m’ont reproché de ne pas avoir décrit le grand incendie de 1908 dans ce roman. C’était sans doute pour éviter l’aspect encyclopédique trop souvent présent dans les romans dits historiques. Je crois que ce qui est relatif à l’incendie devient évocateur de cette façon, d’autant plus que l’événement m’a permis de remettre en selle le personnage du quêteux Gros Nez, déjà présent dans Ce sera formidable. 

    Nous n’entendons rien, sinon le murmure des gens agenouillés, récitant frénétiquement leurs prières. Parfois, un sanglot étouffé de petite fille surgit pour nous effrayer. Ma mère nous retient par les épaules et ses lèvres répètent le même Je vous salue, Marie, pendant que Louise opte pour une infinité de Notre Père. Mon regard se porte vers l’eau claire de la rivière Saint-Maurice, coulant doucement avant de se jeter dans le grand fleuve Saint-Laurent. Toute cette paisible eau chantante, alors que l’horizon se déchire en murs de fumée : Trois-Rivières brûle en ce lundi 22 juin 1908.

    Adrien veut s’échapper, désirant prouver qu’il est un homme en partant au secours des amis, des voisins, des connaissances et des inconnus. Mais à quinze ans, le voilà condamné aux berges du Saint-Maurice avec le reste de ma famille. Pauvre Adrien, prisonnier des femmes et des enfants, alors qu’il demeure impuissant devant cette opportunité de montrer sa valeur. Les hommes, les vrais de vrais, travaillent à aider la population de Trois-Rivières. Notre père Joseph nous a ordonné de ne pas quitter ce lieu sécuritaire.

    «  Allez, les enfants! Agenouillez-vous pour prier encore le bon Dieu!  » d’ordonner Louise. Mes lèvres remuent en mimant une prière, mais je regarde surtout l’eau de la rivière, toute cette eau qui pourrait éteindre le feu qui tue ma ville. Soudain, Jeanne m’offre un clin d’œil plein d’espoir et me demande candidement si l’école des filles va brûler. Un petit rire d’innocence et d’insouciance au cœur de ces instant effrayants.

    Non loin de nous, une femme tombe à genoux, les bras en croix en hurlant «  Ma maison! Ma maison!  » De notre position, nous voyons les flammes surgir du ciel de l’ouest et du centre de la ville. Mon foyer natal brûle sans doute comme une bûche dans un poêle… Je pense soudainement à la scène de maman quand, il y a une année, papa nous avait annoncé ce déménagement près de la gare, loin de Saint-Philippe. Comme nous tous, elle avait pensé à tout ce qui serait maintenant éloigné : le Petit Carré, l’église, le parc Champlain, le marché, les écoles, la terrasse Turcotte et sa belle vue sur le fleuve, les grands magasins de la rue Notre-Dame. Papa prophétisait que l’avenir de Trois-Rivières serait vers le nord. Les flammes ne semblent pas toucher notre nouveau lieu de résidence…

    Des hommes reviennent avec d’autres gens en pleurs et des charrettes de victuailles. Nous approchons pour entendre des nouvelles. Ils dessinent de grands gestes effrayés, prouvant que l’incendie est catastrophique, que tout le cœur de Trois-Rivières brûle, sans espoir de sauver quoi que ce soit. Notre brigade de pompiers, celle de plusieurs localités de la province, ainsi que les soldats du coteau et des volontaires travaillent sans retenue pour contenir cette armée de Lucifer. Les hommes racontent aussi que les ursulines ont organisé une procession. «   Il faut continuer à prier  », de faire les hommes, recommandation ne plaisant pas à Adrien.

    Mon frère veut s’échapper. Maman joint les mains, imitée par Louise. Jeanne réclame de jouer. Soudain, je m’ennuie. Je prends Jeanne par la main et deviens son cheval qu’elle éperonne de ses petits pieds. Je galope vers les herbes, zigzaguant entre les dévotes. Une femme en furie nous apostrophe : «  Comment peux-tu jouer alors que tous les démons sont descendus sur nous?  » Un court instant, je regarde les flammes lécher le ciel, mais Jeanne me donne un coup plus vigoureux dans les côtes, se moquant du diable et du bon Dieu.

    Quinze minutes plus tard, Adrien nous rejoint pour signaler le retour de papa. «  Ce n’est pas beau à voir… Il y a des meubles partout au centre des rues, alors que les maisons des deux côtés brûlent à n’en plus finir. Il y a eu un peu de panique, beaucoup de cris, de larmes… Des gens viennent de partout pour aider. Notre maison sera épargnée, mais ce n’est pas une raison pour m’en laver les mains. Je dois retourner là-bas. Je suis venu vous demander de demeurer ici, où il n’y a pas de danger. Je reviendrai sur l’heure du souper.  » Papa repart aussitôt. Il y a sans doute des malheureux sous les décombres et il pourrait y avoir des maladies se propageant avec le vent chaud. Adrien réclame de l’accompagner. Notre père lui répond qu’en qualité d’aîné des garçons, il devient le chef de la famille et que son devoir est de demeurer près de nous. Adrien boude, les mains dans les poches. Je n’approuve pas son humeur : pourquoi vouloir se jeter au cœur d’une telle horreur? Je préfère ne penser à rien et m’amuser avec Jeanne. J’en aurai pour des jours, des semaines et des mois à pleurer ma ville disparue, à aider mon prochain.

    Vers cinq heures trente, papa revient avec la voiture et notre jument, accompagné par grand-père Isidore et de l’oncle Richard. Il faut quitter Trois-Rivières pour quelques jours et s’abriter à la campagne, chez l’oncle Hormisdas, près du village de Champlain. Personne ne proteste contre la décision de papa. Nous prenons place dans la voiture en ne regardant pas derrière nous. Pendant que Louise et maman poursuivent leurs prières, Adrien se venge en cravachant plus qu’il ne faut le cheval. Grand-papa, sans doute peu conscient de ce qui se passe, ricane en encourageant mon frère. Jeanne me bâille en plein visage, puis cache sa langue rose avec sa petite main.

    Un court instant, je souris en pensant à l’oncle Hormisdas. On dirait cet homme issu d’une lointaine époque, avec ses manières paysannes. Il est le seul de mes oncles à habiter à la campagne. Dans le fond de son rang noir, il n’y a pas d’autres gamins pour sortir en bande, pas de vitrines à lécher, pas de fanfare dans un kiosque, point d’agitation d’un jour de marché. L’ennui mortel! Chez l’oncle, il n’y a que l’infecte cabane dans le fond de la cour et un fanal à la flamme nerveuse pour s’y rendre.

    En guise de protestation contre ce séjour campagnard, Adrien va dans le boisé et hurle comme un loup. Je l’imite en m’amusant. «  J’aurais pu aider, Roméo. Papa ne me fait pas confiance.  » Je dépose ma main sur son épaule et il sourit. «  Regarde-moi ça! On va s’ennuyer comme tout, ici!  » Nous sommes de la ville des soirs illuminés par l’électricité des rues. Mais est-ce qu’il y aura encore une ville, quand nous retournerons à la maison? Dans le rang de la maison de l’oncle Hormisdas, les nouvelles nous arrivent de lointains voisins et de rares passants. L’un confirme que Trois-Rivières n’existe plus, l’autre prétend que seul le quartier commercial s’est évaporé. Un hurluberlu très sérieux affirme qu’il y a cinq cents victimes, alors que son voisin parle de deux vieilles. Comme nouvelles, je préfère celles des journaux que je vends à la criée. Plus précis! Mais le bureau de mes patrons est sans doute disparu dans le brasier…

    Voilà le curé de la paroisse. «  Il va nous dire la vérité  », de prétendre Louise, assurant que les prêtres savent tout et ne se trompent jamais. On s’agenouille et il nous bénit. Mon oncle fait les présentations : «  La famille de mon frère Joseph, des Trois-Rivières.  » En entendant le nom de notre ville, sa sainteté se signe à nouveau et lève les yeux vers le plafond. «  Il n’y a qu’une seule victime  », nous apprend-il, rassurant. «  Mais tout le centre de la ville a brûlé, ainsi que la plus grande partie du quartier Saint-Philippe.  » À ces mots, mon cœur se sent transpercé en pensant que mon enfance vient de disparaître dans une tornade de cendres. «  Et le nord?  » de demander Louise avec un empressement poli. Le nord n’a pas été touché. Ma sœur remercie Jésus parce que le feu de Lucifer a épargné notre domicile. J’aurais préféré qu’elle brûle cent fois que de savoir la maison de mon enfance toujours droite parmi les décombres. «  Dieu a entendu les prières des bons catholiques, car le couvent de nos dévouées ursulines n’a pas été dévoré par les flammes. Des secours arrivent de Shawinigan Falls, de Grand-Mère, de Montréal, de toutes les parties de la province de Québec. Nos honorables premiers ministres ont promis d’aider généreusement la population.  » Le prêtre estime à huit cents le nombre de maisons disparues. Le bureau de poste, l’église, le marché, les magasins : plus rien! Terminé! Ma ville n’a plus de cœur. Après nous avoir appris ces nouvelles, le curé s’apprête à se retirer quand Adrien, sceptique, le questionne en penchant la tête «  Voyons, Adrien! Un prêtre ne ment jamais!  » Surtout quand il a probablement lu tout ça dans un journal du matin.

    L’incendie terminé, Adrien demande la permission de s’en aller. Notre mère lui conseille d’attendre le signal de papa. Adrien marche fermement vers le boisé, pour recommencer à hurler, alors que je le suis et que Jeanne, fermant la marche, ricane à n’en plus finir. «  Dis, Roméo, quand rentre-t-on chez nous?  » Je ne sais pas, mon poussin. «  Dis, Roméo, penses-tu que la sœur directrice a brûlé au milieu de l’école?  » Je l’ignore, mon ange. «  Dis, Roméo, est-ce que tu sais si le magasin de jouets de la rue Notre-Dame est encore là?  » Je voudrais bien le savoir, mon cœur. «  Dis, Roméo, est-ce que…  » Et ça dure vingt minutes ainsi.

    Notre pénitence s’éternise deux autres journées, alors que papa revient nous chercher, l’air exténué et le regard inquiet. «  Ça a été tout un balai, les enfants. J’ai fait un levage et aidé nos anciens voisins, sans oublier mes sœurs et mes frères.  » Ce n’est pas tout le monde qui aime Joseph Tremblay, mais tous savent qu’il est un brave homme, ne refusant jamais d’aider son prochain. Je suis certain qu’il n’y a plus rien à manger à la maison, car papa a du tout donner aux victimes de l’incendie.

    Sur le chemin du retour, nous chantons tous gaiement, sauf papa. Peut-être cesserons-nous de fredonner en voyant Trois-Rivières en cendres. En approchant de notre foyer, nous tendons le cou vers la vieille partie de la ville, comme pour tenter d’apercevoir le spectacle effrayant. Il y a une piquante odeur de brûlé ma chatouillant les narines et, tel un grondement sourd, j’entends des gens parler dans le lointain. Papa nous interdit de voir le désastre avant demain. Il se fait tard et il vaut mieux se reposer.

    Une lueur venant de la fenêtre du salon intrigue maman. En entrant, nous tombons face à face avec un homme gigantesque, avec une longue barbe grisâtre, bardé de guenilles sales. Louise, effrayée, cherche refuge près de notre mère. «  C’est un quêteux et il s’appelle Gros Nez. Allez, les enfants, au lit!  »

    Adrien et moi retrouvons notre chambre avec bonheur, mais la présence de ce quêteux nous inquiète. Est-ce le moment opportun pour en abriter un ? Surtout en été, alors que, sans risques, ils peuvent coucher sous les arbres des parcs ou sous les galeries. Oh! et puis zut! Il partira demain. Papa ouvre à n’importe qui. Ce n’est pas le premier mendiant à franchie notre porte.

    Au chant du coq, maman s’installe avec joie dans sa cuisine, même si, comme je l’avais deviné, il ne reste presque plus rien sur les tablettes et dans la glacière, mon père ayant tout donné aux incendiés. Louise va aux œufs dans notre petit poulailler, alors que papa descend, en bâillant, s’empressant de réveiller son quêteux, installé dans le tambour. Le gaillard arrive en étirant les bras.

    «  Salut, le petit Roméo. Je suis content de te voir si vivant.

    - Quoi ?

    - Je veux dire que je suis heureux de te voir si éveillé.  »

    Le quêteux se passe de l’eau dans la figure, puis se gratte le bedon, caché sous une camisole sale et trouée. Jeanne l’observe. Il lui fait une grimace tordue et l’enfant ricane. Il mange sans dire un mot, me lançant parfois un clin d’œil rieur. Papa trace l’horaire de la journée : Louise et maman vont préparer une caisse de vêtements pour donner aux malheureux, alors qu’Adrien et moi accompagnerons papa pour aider mes tantes Lise et Catherine, maintenant sans logis et qui ont trouvé refuge chez grand-père Isidore. Nous pensions voir le quêteux prendre son baluchon et poursuivre sa route, mais il nous suit, invité d’un signe de la main par papa. «  Ce n’est pas beau à voir, les p’tits gars  », d’avertir l’inconnu.

    Triste spectacle, en effet. Des pauvres âmes fouillent les décombres dans l’espoir de trouver un objet intact, témoin de leur passé envolé. L’odeur de brûlé subsiste et nous chatouille nerveusement les narines. Des bateaux accostent au port, venant de toutes les parties de la province. Des tentes militaires sont dressées le long du fleuve pour accueillir les sans-abri. On y trouve aussi un petit marché, où des religieuses font le tri des vivres arrivées de toutes parts, pour les donner aux familles, selon leurs besoins.

    Là où vivaient des familles dans de belles maisons de bois, on ne retrouve que du noir et du gris. Les habitations de pierre nous apparaissent encore plus sinistres avec leurs grands murs calcinés, refusant de tomber. Adrien et moi chargeons la voiture des restes de la maison de tante Catherine. À deux rues, plus rien ne subsiste de la maison de mon enfance. Adrien m’en parle sans pouvoir s’arrêter, mais je ne veux rien entendre, surtout ne pas aller voir. Le quêteux lève une lourde charge aussi facilement que Louis Cyr et va porter ces tristesses dans la voiture. Il y monte, prend les rennes. Je l’accompagne, curieux de connaître cet homme immense.

    «  D’où viens-tu, quêteux?

    - Et d’où vient un quêteux, mon Roméo? D’où le vent souffle, tout simplement.

    - Et il soufflé vers Trois-Rivières pendant que la ville brûlait ?

    - Au moment où personne ne m’attendait. Maintenant, à Trois-Rivières, tout le monde est devenu quêteux.  »

    Nous vidons la voiture à la limite de la commune, comme recommandé par les autorités. Il passe la main sur son gros nez. Le long du chemin de retour, il offre une grimace à tous les enfants croisés. Petits rires en cascades dans l’horreur du paysage. Elles sont vraiment drôles, ces grimaces! Après un quatrième voyage, nous nous rendons au marché provisoire chercher un peu de pain pour notre dîner. Les religieuses semblent connaître le quêteux.

    «  Et quel est ton vrai prénom ? Gros Nez, c’est un surnom.

    - Regarde ce que je porte au milieu du visage et tu le sauras, mon vrai nom, mon Roméo.  »

    Après notre repas, je traverse à la gare avec le quêteux pour donner un coup de pouce aux employés de la compagnie. Un train plein de bois vient d’arriver pour aider à reconstruire les maisons. Gros Nez lève les plus lourdes charges comme s’il s’agissait de brindilles. Le voilà dansant sur les rails, en posant de larges gestes exagérés.

    Maman part vers la zone sinistrée en compagnie de Louise pour consoler mes tantes Lise et Catherine. Je demeure à la maison pour garder Jeanne. Papa ne veut pas que ses yeux d’enfant ne s’abîment face à un aussi triste spectacle. En fin d’après-midi, le quêteux revient et inonde Jeanne de grimaces qui la secouent de rires papillonneurs.

    La journée passe rapidement mais, à ma grande surprise, assez joyeusement. Toute la province a les yeux tournés vers nous, tendant la main de la générosité. C’est dans le malheur que se manifeste toujours la plus grande et précieuse charité. Les hommes et les femmes de Trois-Rivières travaillent en chantant. J’ai l’impression que jamais je n’oublierai ça.

    Au coucher du soleil, nous nous reposons de façon différente. Nous avons tous dans le cœur cette chaleureuse impression d’accomplir quelque chose de vraiment important pour les nôtres. De nos fenêtres, nous pouvons voir arriver des familles entières, venant se reposer dans des lits d’infortune disposés sur le plancher de la gare. Papa invite quatre de ses personnes à venir coucher à la maison. Bien qu’ils soient des inconnus, ces gens nous donnent rapidement l’impression d’être des vieilles connaissances. Pendant la soirée, Gros Nez fume sa pipe de plâtre et nous le regardons, attendant une histoire. Elle ne vient pas. Pas même une nouvelle d’une ville ou d’un village lointain. À dix heures, il salue tout le monde et part se coucher dans le tambour.


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