• Publication : Petit Train

    Il y a toujours une part autobiographqique dans les romans, volontairement ou non. Nous sommes en 1914 et l'adolescent Roméo se souvient d'un épisode de son enfance. Le bureau de poste qu'il décrit, avec les vieilles dames, ressemble beaucoup à celui de mon quartier, quand j'étais petit.

     À Trois-Rivières, nous sommes desservis par un gros bureau de poste central, situé à l’endroit même où jadis le gouverneur du roi de France avait élu domicile. Cet édifice imposant me paraît un peu austère, avec ses plafonds à l’autre bout de la Terre, ses lourdes portes et son plancher trop bien ciré. On dirait une église. Des employés aux visages pâles et aux tempes grises s’y baladent à petits pas, sans jamais sourire, avec toujours un crayon reposant entre la monture de leurs lunettes d’écaille et leur oreille.

    Je préfère les bureaux de poste de quartier. Dans ma paroisse, nous en avons un depuis une dizaine de mois. Je pensais qu’il allait se marier au dynamisme d’un quartier neuf, mais les responsables ont trouvé le moyen de dénicher une vielle fille vêtue de noir pour accomplir le travail. Ce sont toujours les reines de la Sainte-Catherine qu’on embauche comme postières.

    Quand j’étais petit, notre bureau de poste du quartier Saint-Philippe me faisait une grande impression. Il était tenu par deux sœurs vieilles filles, une paire devant atteindre cent soixante ans d’âge. L’une s’appelait Lucie et l’autre Lucille. Sur le mur, il y avait une photographie de leur père Lucien. Je ne tenais pas vraiment à connaître les autres noms des membres de cette famille… Lucie marchait très lentement, mais elle avait l’air d’un lièvre en comparaison avec Lucille. Leur comptoir était au même étage que la cuisine de la maison. Quand j’entais pour le courrier, je savais ce que les sœurs avaient mangé au dernier repas. J’adorais me rendre porter les lettres de maman! Le modeste bureau de poste m’apparaissait mystérieux et envoûtant. Aujourd’hui, je réalise qu’il faisait partie d’une époque disparue.

    En poussant la grande porte qui craquait, j’entendais le drelin discret d’une clochette, accrochée aux rideaux gris. Les murs étaient d’un vert pâle repoussant. D’un côté trônait la photo du père, avec son air de statue, sa barbichette blanche et ses yeux enfoncés. Puis, de l’autre, un antique et énorme calendrier. La distance entre la porte et le comptoir était courte, mais ce trajet me semblait une éternité. Enfin arrivé, j’attendais patiemment, bercé par le tic-tac d’une horloge si vieille que je pensais qu’elle indiquait l’heure d’il y a cent ans. Alors, une autre porte craquait, poussée par Lucille, la plus lente. L’horloge camouflait à peine ses pas traînants, qui produisaient des shh! shh! shh! Arrivée de peine et de misère face à moi, elle demandait : «  Oui?  » J’adorais ces «  Oui?  », me donnant la chair de poule. «  Ce sont des lettres pour envoyer à Montréal, mademoiselle Lucille. Il me faut deux timbres. Elle prenait les enveloppes entre ses mains osseuses, remontait le nez en entrouvrant la bouche et lisait les adresses.

    «  C’est pour Montréal, mon petit.

    - Oui, mademoiselle.

    - Deux timbres pour Montréal.

    - Voilà ce que ma mère désire, mademoiselle.  »

    Elle déposait les enveloppes, restait de marbre dix secondes, puis ouvrait un grand tiroir qui craquait, comme tout ce qu’il y avait là. Elle sortait une grande feuille de timbres, puis, méticuleusement, avec l’aide d’une règle, déchirait deux timbres avec précision. Alors, elle replaçait la feuille dans le tiroir, puis tirait sa vieille langue blanchie par trop d’hosties et humectait mes timbres.

    «  Vous désirez autre chose ?

    - Non,. Mademoiselle.

    - Voulez-vous un reçu?  »

    Je n’avais nullement besoin d’un reçu pour un si minime achat, mais je lui répondais par l’affirmative, pour le plaisir de faire prolonger le plaisir que sa lenteur me procurait. Après dix secondes de silence mortuaire, Lucille atteignait son carnet de reçus. Elle prenait trente autres secondes pour mettre la main sur l’encrier et vingt pour prendre sa plume. Une fois, ô joie! il n’y avait plus d’encre dans le bocal Désemparée, Lucille avait tendu le cou pour regarder autour d’elle, avant de se retourner pour murmurer un cri d’alerte à sa sœur. Tic, tac l’horloge. Shh! shh! le bruit de ses pas. Côte à côte, elles discutaient de la situation. Lucie s’en retournait pour quérir un pot neuf et le rapporter à Lucille. Temps de l’opération? Environ sept minutes, pendant lesquelles Lucille ne me parlait même pas. Je n’entendais que le bruit de l’horloge, tout en recevant dans le dos le regard glacial de la photographie du père.

    Lucille trempait sa plume avec prudence. Elle me demandait mon nom, même si je la visitais deux fois par semaine depuis cinq ans. Crrr! crrr! De faire la plume sur le papier. Deux minutes plus tard, elle prenait un gros tampon et imprimait vigoureusement – vraiment! – le sceau sur mon reçu. Ensuite, elle consacrai une minute à vérifier si tout était en ordre.

    «  Votre reçu. Deux timbres apposés. Deux lettres pour Montréal. Est-ce tout, jeune homme ?

    - Oui, mademoiselle.

    - Ça vous fera deux sous. Les postes canadiennes n’acceptent pas le crédit.  »

    Je lui tendais mon dix sous. Elle reprenait sa plume pour calculer dix moins deux. Lucie, plus vive, savait cela par cœur. La manœuvre accomplie, elle faisait glisser un autre tiroir pour y pêcher huit sous, qu’elle me remettait un à un en comptant. Je disais merci et lui souhaitais une bonne journée. La porte franchie, je me penchais pour la voir s’en retourner à la cuisine à petits pas. De retour à la maison, quarante minutes plus tard, ma mère, inquiète de ma longue absence, me demandait où j’avais perdu mon temps en sortant du bureau de poste. «  Mais maman, j’étais au bureau de poste!  »

    Puis Lucie s’est éteinte et Lucille l’a suivie six mois plus tard. La maison a été vendue à un ouvrier père de sept enfants qui sont venus déchirer les murs du silence des deux sœurs. L’incendie de 1908 a ravagé le lieu et aujourd’hui, ce terrain est occupé par une taverne de débardeurs. J’ai gardé dans mon coffre secret un vieux reçu signé de Lucille. Quand la nuit vient, il m’arrive encore d’entendre les shh! shh! crr! crr! et le tic-tac de l’horloge.

    De nos jours, la vieille fille du bureau de poste du quartier nous fait le manège en une minute et les hommes du bureau central en trente secondes. Ces lettres que nous allons chercher et porter gardent le même intérêt qu’autrefois, même si tout ceci va disparaître avec la multiplication des téléphones, tout comme tant de souvenirs de mon enfance s’envoleront aussi.


    votre commentaire
  • Manuscrit : L'amour entre parenthèses

    Il existe au Québec, dans les romans d’époque, une nette tendance à traiter les membres du clergé comme de purs imbéciles réfractaires à tout ce qui était neuf. L’on parle de « la grande noirceur » et d’obscurantisme. Profondément idiot! Les religieux et religieuses ont fait beaucoup pour l’avancement de la société québécoise. On trouvait dans les congrégations des hommes et des femmes très intelligents, dynamiques et créatifs. De plus, on m’a confirmé que les soeurs aimaient rire, faisaient preuve d’un certain humour, bref, que sous les voiles, elles étaient des êtres humains.  C’est avec cette pensée en tête que j’ai créé, en 2006, le roman L’amour entre parenthèses, à propos d’une jeune soeur intellectuelle, une véritable savante dans la sphère de la pédagogie. Malgré son milieu sévère, soeur Marie-Aimée-de-Jésus réussit à obtenir des autorisations pour mener à bien ses expériences pédagogiques, qui feront d’elle une sommité dans le domaine. 

    Le problème que la jeune religieuse rencontre concerne son amitié avec un prêtre de son àge, qui devient chapelin de son couvent. Quand l’homme perd ce poste, les deux échangeront de nombreuses lettres et partageront leur amour pour la jeunesse, jusqu’à ce qu’une certaine révolte vienne ébranler le coeur de l’homme. L’extrait suivant est au début du roman, dans la seconde moitié des années 1930.

    Ce roman sera publié en 2013, sous le titre de Les bonnes soeurs.

    La voilà devant sa classe avec son plancher ciré, cent fois astiqué par les sœurs converses. Monsieur Léo Vaillancourt, l’homme à tout faire des lieux, a repeint le plafond. Près du tableau noir, la petite bibliothèque se dresse. Tout au fond, l’immense carte géographique aidera les élèves à comprendre d’où venaient ces lointains ancêtres qui ont fait du Canada un grand pays. La jeune religieuse affiche un visage de cire en nommant les élèves une à la fois. Oh! elles ont tant entendu parler de  » Sœur Parenthèse  », qui est, de prétendre les aînées, très à la mode. Et pourtant, elle a l’air aussi sévère que les autres, malgré les jeunes traits doux de son visage. Les élèves toutes identifiées, sœur Marie-Aimée-de-Jésus garde un lourd silence, et, progressivement, un sourire se dessine sur ses lèvres, provoquant ceux des fillettes, jusqu’à l’éclat de rire de la religieuse. Mais la voilà au cœur d’un volte-face, alors qu’elle frappe le bois de son bureau avec sa grande règle aux bouts métalliques.  » Mais de quoi riez-vous? Répondez! Lucienne Ricard, de quoi vous amusez-vous tant?  » Les élèves relèvent le sourcil: c’est impossible qu’elle connaisse leurs noms après si peu de temps! Lucienne se lève, bégaie qu’elle l’ignore.

    «  Il faut une raison pour rire.

    - Je ne sais pas, ma sœur.

    - Votre ange gardien vous chatouille les pieds?

    - Je ne crois pas, ma sœur.

    - Assise, Lucienne. Irène Bruneau! Levez-vous, mademoiselle Bruneau, et dites-moi pourquoi vous avez ri.

    - Parce que, ma sœur, vous nous avez fait rire.

    - Vous ne l’avez pas cherchée très longtemps, cette réponse, mademoiselle Bruneau! Sur votre siège, s’il vous plaît! Je vais vous le dire, moi, pourquoi vous avez ri!  »

    Sœur Marie-Aimée-de-Jésus marche à grands pas, légèrement courbée, tendant ses mains aux doigts raidis, arrondissant les yeux. Soudain, elle s’ancre au sol, et, les bras aux cieux, annonce d’une voix convaincue : «  Vous avez ri parce que la vie est belle!  » Que de plaisirs en perspective! Les fillettes ont entendu cent fois que toutes les élèves de la sœur Parenthèse deviennent des premières de classe, fiertés de leurs parents et promesses de récompenses en juin prochain.

    «  Ça a encore bien fonctionné, votre truc, ma sœur?

    - Certes!

    - Je n’oserais pas le faire… Il n’y a que vous pour y arriver.

    - Il s’agit d’adapter des stratégies de mise en confiance selon les élèves. Mais, vous savez, Dieu me guide encore pour toujours renouveler mes pensées et mes réflexions sur la pédagogie. Cependant, soyez aimable de ne pas appeler mes initiatives des trucs.  »

    L’histoire est une matière mineure au programme du primaire. Cela sert surtout à bien mémoriser, à faire un peu plus de lecture et à développer des notions de compréhension. Les savoirs eux-mêmes deviennent fort peu utiles dans la vie d’une épouse. Cependant, comme les élèves du pensionnat sont sélectionnées parmi les belles familles de la ville et de la région, sans doute que ces connaissances servent à former des femmes cultivées et de qualité. Elles se feront remarquer par des jeunes hommes, eux-mêmes empreints de culture gréco-latine, d’histoire, de géographie, de philosophie. La révérende mère aimerait que sœur Marie-Aimée-de-Jésus enseigne des matières plus importantes, mais elle sait que ces classes d’histoire sont des laboratoires de développement de réflexions pédagogiques qui feront honneur à la congrégation quand elles seront diffusées partout dans la province de Québec. Sœur Marie consigne tout depuis longtemps et ne s’est jamais cachée pour dire qu’elle espère faire publier un livre plus tard. Par contre, la classe de pédagogie de l’école Normale, dont la jeune religieuse est responsable, donne des résultats plus utiles: les futures maîtresses d’école laïques ne peuvent que profiter de la science de sœur Marie-Aimée-de-Jésus. Le Divin guide son intelligence prodigieuse et c’est pourquoi les plus hautes autorités du couvent lui laissent le caprice de cette classe d’histoire.

    «  Des anges? Je vais regarder, sœur Marie-Aimée-de-Jésus. Il m’en reste sûrement et… Non! Il n’y en a plus!  Suis-je étourdie! À l’approche de Noël, pourtant, je devrais en avoir en réserve.

    - Puis-je aller en chercher avec vous, chez Fortin?

    - Ne me demandez pas ça. C’est à notre supérieure de décider du choix de l’accompagnatrice.

    - Me permettrez-vous de vous accompagner?

    - Si vous le désirez. Vous avez besoin de combien d’anges?

    - Vingt.

    - Ne me dites pas que toutes vos élèves méritent une récompense.

    - Toutes ont atteint 80 % et plus.

    - Vous coûtez cher d’anges à la communauté!

    - C’est la plus belle des dépenses: celle de la réussite.  »

    Les sœurs de l’Adoration-du-Sacré-Cœur ne sont pas des cloîtrées, mais la décence commande de ne pas sortir sans raison précise, dont le plaisir ne fait pas partie. Aucune n’a le droit de s’en aller seule. Pour obtenir l’autorisation, elles doivent subir un feu de questions et sortir du bureau avec des ordres précis à obéir. À l’extérieur, les sœurs sont priées de regarder devant elles et de ne s’adresser à personne, à moins qu’on ne leur pose des questions.

    «  Ne pourrions-nous pas acheter des boîtes d’étoiles?

    - J’ai ai encore beaucoup.

    - Elles ne sont pas tellement à la mode, vos étoiles, ma sœur.

    - Pouvez-vous m’expliquer comment une étoile collée dans un cahier peut être à la mode?

    - Oh! regardez le chapeau de cette femme!

    - Sœur Marie-Aimée-de-Jésus! Nous ne sommes pas là pour porter des jugements sur les vêtements des civiles, mais pour acheter des anges. La révérende mère nous permet vingt-cinq minutes.

    - Il me semble qu’une demi-heure, ça aurait été plus simple.

    - Si vous passez votre temps à bavarder, nous ne serons pas de retour à temps au couvent.  »

    Que tout semble vain, chez Fortin! On y trouve l’essentiel pour la vie quotidienne, mais il y a tant de clinquant et de superficiel sur les étagères. Ces décorations de Noël fabriquées en usine sont d’une laideur! Tant de catholiques oublient le vrai sens de cette fête à cause de ce tintamarre de lumières. Telles sont les pensées de la religieuse responsable de la procure, regardant droit devant elle, ce qui l’empêche de surveiller sa jeune compagne et sa tête de girouette.

    Marie a prié pour que le hasard la fasse rencontrer le jeune prêtre Charles Gervais. Elle n’a pas oublié leur brève conversation près de la clôture, l’été dernier, ni la chaleur de sa voix, son sourire serein. Soudain, elle voit devant elle un prêtre du bon format et son cœur bat à toute vitesse. Mais… Pas le bon!

    «  Voilà nos anges. Retournons au couvent.

    - Nous avons encore du temps.

    - Pour regarder les vêtements des femmes? Ma sœur, je vous trouve rafraîchissante, mais je ne voudrais pas rencontrer des problèmes à cause de vous.  »

    La révérende mère, écoutant le récit de cette sortie, sait que  » Sœur Procure  » se permet un petit mensonge concernant sa jeune amie. Elle connaît bien le caractère de son enseignante! À chacune sa nature. Que pourrait-elle reprocher sévèrement à cette étincelante pédagogue qui fait briller telles des joyaux les élèves les plus moyennes? Il faut certes de la rigueur, dans une communauté, mais ce n’est pas une prison.

    «  Mon père, je m’accuse d’avoir eu une pensée désobligeante à l’endroit d’une laïque, lors de ma sortie du mardi jusque chez Fortin pour acheter des anges.

    - La nature de cette pensée, mon enfant?

    - Un chapeau d’une laideur effroyable! Ridicule!  »


    2 commentaires
  • En 1946, Jackie Robinson devient le premier athlète de race noire à signer un contrat avec une équipe de baseball, les Dodgers de Brooklyn. Avant d’évoluer avec l’équipe, Robinson est appelé à faire son apprentissage à un niveau inférieur, avec les Royaux de Montréal. Mon roman se déroule dans le quartier habité par Robinson et sa jeune épouse Rachel. Deux enfants se mettent en tête de devenir amis avec Jackie et Rachel, croyant qu’ils sont des Canadiens français. Si l’homme demeure méfiant, Rachel se laisse peu à peu conquérir par le charme des deux petits, tout à fait mariés et parents d’une poupée du nom de Irene. Voici une scène que j’aime beacoup. À propos de la photo : lors de son séjour à Montréal, Rachel était enceinte du petit garçon que l’on voit dans les bras de son père.

     Marie vient souvent pour lui montrer Irène. Suivant les recommandations de Jackie, Rachel ne la laisse pas entrer. Oh! tout de même, il ne se méfie pas de la fillette, mais bien de la possible réaction de ses parents. Depuis le départ du joueur de baseball, Rachel se sent seule. Pire que seule : isolée. Quand, ce samedi-là, elle entend cogner à la porte arrière, elle sait qu’il s’agit de Marie. Tous les autres tentent leur chance par celle du devant. D’un coup de tête, elle salue Marie et Paul, puis demande : " Do you want some candies? "

     " Elle demande si on veut des candies.

    - J’avais compris. Dis-lui oui.

    - Yes, Rachel ! "

     Jackie n’en saura rien! Et puis, ces enfants-là lui semblent si bien élevés. Leurs parents ne sont sûrement pas membres d’un KKK local. Marie et Paul regardent l’intérieur de la cuisine, modestement meublée et pas du tout décorée, signe que le couple n’est que de passage dans cette maison. Sur la table : un livre et un jeu de cartes. Rachel coupe une banane en trois parties. Peut-être que Paul et Marie espéraient un autre genre de sucrerie, mais ils s’empressent tout de même de remercier.

     " Jacques est parti et tu vas voir qu’il va frapper plusieurs coups de circuits!

    - Paul, elle ne comprend rien.

    - C’est une Canadienne française qui a un peu perdu son français, comme beaucoup de monde du Niou Hanchire et du Mâche-Ta-Sucette. Ça va lui revenir rapidement.

    - Fais pas l’orgueilleux, bel amour, et admets que tu t’es trompé. Ce sont des anglais.

    - Mange, mange, joli bonbon. "

     Pour confirmer Marie dans sa certitude, Rachel raconte, dans sa langue, que Jack espère frapper la balle avec force pour remercier les bons partisans des Royals qui l’ont accueilli comme un héros. Paul fronce les sourcils, car même dans son langage, le nom de l’équipe semble différent. Marie met la main sur le jeu de cartes et décide de construire des maisons. Soudain, elle arrête pour aller bercer Irène. Paul la rejoint aussitôt.

     " Qu’est-ce qu’elle a à tant verser de larmes?

    - Elle perce ses dents et ça fait mal.

    - Ah oui? Montre-là à Rachel. Elle est une garde-malade, après tout. "

     Rachel devine rapidement le désir de Marie : jouer à la poupée. La maman d’Irène aurait préféré que la dame examine la dentition naissante de la pauvre enfant. Marie tente de lui faire comprendre, mais Paul lui souffle à l’oreille : " C’est parce qu’elle n’a pas sa robe d’infirmière. " Bonne raison! Rachel trouve charmant de voir le garçon prendre la poupée avec la plus immense délicatesse, la bercer un peu, avant de la remettre précieusement à Marie.

     " Paul, Mary, I need some milk. Can you get me a bottle?

    - Elle casse vraiment mal le français, hein…

    - Milk! Bottle! Milk! Meuh! Meuh! Meuh!

    - Meuh meuh?

    - Yes! Meuh! Meuh! A bottle of milk! Meuh! Meuh! Meuh! Wait, I’ll give you money. "

     Pendant que Rachel va chercher son porte-monnaie, Marie et Paul se demandent pourquoi elle veut jouer à la vache. Quand Rachel tend un dollar, le garçon comprend tout de suite que la jeune épouse désire une vache. Alors, le couple part tout de suite pour cette commission étrange.

     " Pourquoi veut-elle une vache?

    - Sans doute un jouet pour son futur bébé.

    - Mais oui! T’as cent fois raison, mon bonbon favori! Comme tu es intelligente!

    - Je vais rougir, mon bel amour.

    - Allons au 5-10-15. Ils doivent avoir des petites vaches en peluche. "

     Les amoureux courent vers le modeste commerce, jusqu’à ce qu’Irène se mette à pleurer. " Ah! ces enfants! " de soupirer Paul en berçant le bébé, alors que Marie chante une berceuse. Irène suce son pouce, pendant que ses parents marchent plus calmement vers le lieu de toutes les merveilles à bas prix. Dans un champ cloisonné, Marie et Paul voient des chiens, des chats, des chevaux, des oursons, des singes et une vache, une seule. Quelle chance!

     " Moi, je lui aurais acheté autre chose qu’une vache, à ce bébé. Il me semble qu’un toutou, pour un bébé neuf, c’est plus délicat.

    - Peut-être que Jacques et Rachel ont été élevés dans une ferme et qu’une vache, y a rien de mieux.

    - Mon cher bonbon sucré! T’as encore raison!

    - Ne perdons pas de temps, mon amour, sinon Rachel ne nous donnera plus de commissions à faire. "

     Quand Marie tend le sac, Rachel fronce les sourcils. En voyant le petit animal de peluche, elle ne peut s’empêcher de sourire généreusement. Paul tend la monnaie et rappelle qu’il est disponible pour lui rendre tous les services qu’elle désirera. " Et mon père est le meilleur cordonnier du coin. Si Jacques a besoin de souliers, il… " Marie donne un coup de coude à son époux, trouvant superflu cet ajout publicitaire.

     " T’as vu? Elle était très contente parce qu’on a fait la commission comme il faut.

    - Elle a vraiment de très belles dents blanches.

    - J’espère qu’elle dira à son bébé que c’est nous qui avons été chercher sa vache. Au fait, délicieux bonbon, quand donc sera livré ce bébé?

    - Oh! pour les grandes personnes, c’est toujours plus long. Ma tante Pierrette, par exemple, a attendu des mois et des mois. À bout de patience, elle mangeait tout le temps et s’est mise à grossir. Après la livraison du bébé, elle a vite perdu tout ce poids. Peut-être que pour les négresses, c’est différent. Je ne peux pas répondre à ta question, bel amour.

    - On verra bien! Quelle belle journée! Ça fait du bien, rendre service! Bon! Maintenant, allons nous aimer!

    - Où?

    - Au parc, ça t’irait?

    - Dans les balançoires! Dans les balançoires! "

     Rachel ne peut quitter la vache des yeux, se disant : " Quand je vais raconter ça à Jack… " Au fond, la voilà bien punie, car elle n’a jamais eu besoin de lait. C’était un prétexte pour que les enfants ne s’attardent pas.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


    votre commentaire
  • Publication : Ce sera formidable

    Joseph Tremblay se sent toujours impressionné par tout ce qu’il voit de moderne! Une visite à un cirque change sa vie, surtout quand il a pu y voir une calliope à vapeur. Alors, il décide de devenir patron de son propre cirque et prépare un spectacle pour le bon plaisir des adultes. Un petit élément lui échappera… Ce sera formidable! a été publié en 2009 par VLB Éditeur et est disponible en Europe.  

    Je commence par les animaux étranges. Deux jours plus tard, je n’ai encore rien trouvé, sauf le chien de Ti-Jean Bellavance, qui court après sa queue à une vitesse prodigieuse. Moustache, du haut de sa sagesse, proclame:  »Le cirque, c’est le monde de l’illusion! Quand il y a un spectacle et une foule, les gens croient à tout! » Il a raison! Ainsi le chien de Ti-Jean devient-il un loup sauvage de la sainte Russie. Je suis certain que ça l’honore. Ti-Jean se voit proclamé grand dresseur de la bête féroce. Comme éléphant, je prendrais bien sa mère, mais je pense qu’elle ne voudra pas collaborer. Un bébé éléphant, c’est beaucoup plus attendrissant. Le chien d’Éphrem Levasseur fera l’affaire, quand on l’aura recouvert d’une courtepointe grise. Pour ce qui est du tigre du journal, je capture un chaton et je l’enferme dans une boîte. Il a d’ailleurs l’air aussi furieux que la bête du dessin. Je penserai à le dresser plus tard.

    « Et moi? Je peux faire partie de ton cirque?

    - Bien sûr, Trottier! Tu vas faire le nègre cavalier. Mets-toi de la suie dans le visage et tu seras parfait.

    - Je ne pourrais pas faire le petit garçon avec le poney, comme dans le vrai cirque?

    - Des petits garçons, on en voit tous les jours. Pas un nègre.

    - Peut-être… Mais où est mon cheval?

    - C’est toi l’écuyer? Débrouille-toi avec ce petit détail.

    - Comme organisateur, j’ai déjà vu mieux, Tremblay!

    - Tu veux faire partie du spectacle ou pas? »

    Moustache trouve un serpent dangereux: une inoffensive couleuvre, mais en faisant de grands gestes tout autour, elle devient alors très effrayante. Alexandre Sicotte ravit tout le monde en se présentant avec un vrai poney, qui appartient à son cousin, fermier dans la banlieue. Sa sœur lui a fabriqué deux bosses avec des chiffons. Il pourra nous servir autant de chameau que de cheval. Ce sera plus économique. Tous mes amis du quartier Saint-Philippe veulent faire partie de notre grand cirque. Leurs suggestions sont acceptées, mais quand c’est vraiment stupide, je dois avoir un cœur de roche et savoir dire non, comme dans le cas de Mariette Moreau, qui m’a présenté sa poupée savante. La voilà qu’elle s’éloigne en pleurant. Moi, les larmes de filles… Mon cœur de roche ne peut y résister.

    « Je vais te trouver autre chose et tu feras partie de mon cirque.

    - C’est vrai, Joseph?

    - Tiens! Je l’ai! Tu vas être écuyère! Il y en avait, dans le grand cirque, et tout le monde les a aimées. Tu vas te tenir en équilibre sur un cheval.

    - Hein?

    - Le poney d’Alexandre fera l’affaire, quand il aura terminé son travail de chameau.

    - Je vais avoir un beau costume?

    - C’est ton affaire! Mais une vraie écuyère de cirque ne porte pas de robe. Ça prend des jambes.

    - J’en ai deux.

    - Parfait! »

    Quelle niaiseuse… Mais elle est bien belle! Sur le poney, avec ses jambes, elle va éblouir tout le monde. Si elle peut y arriver! Bon! Assez parlé de filles! Je dois maintenant faire face à un grand problème: construire un calliope à vapeur. À vrai dire, il n’y a pas beaucoup de vapeur, dans ma cour… Cet engin-là me paraît trop savant pour mes six ans, mais je trouve vite les tuyaux! Je les ai demandés à mon grand frère Hector, qui travaille à la fonderie du Gros Marteau. Il y a toujours des rebuts dont les employés peuvent disposer. Me voici avec des petits cylindres. En voyant un chaudron de soupe aux choux, l’idée me vient d’attacher mes tuyaux et de les relier à un entonnoir à l’envers, dirigé vers un contenant d’eau bouillante. Je n’aurai qu’à frapper les tuyaux avec une fourchette pour produire de la musique. Évidemment, voilà un autre genre de calliope, mais ce n’est qu’un début! Dans dix ans, les gens des cirques américains vont me supplier à genoux pour que je leur vende ma calliope moderne!

    « Qu’est-ce que tu fais là, Joseph? Tu joues avec la soupe? Va t’amuser dans la cour!

    - Regarde, Germaine! La vapeur sort par mes tuyaux en passant par l’entonnoir! Mais il faudrait un plus petit chaudron, car la vapeur passe aussi tout autour de mon calliope.

    - Je ne comprends rien à ce que tu racontes. Laisse ma soupe tranquille et va faire tes mauvais coups ailleurs.

    - Lise et Catherine appuient le modernisme, elles! »

    Je me donne un air triste, comme si j’allais pleurer. Voilà un effet qui fonctionne toujours auprès des mes mamans, même si elles ne sont que mes sœurs. J’ai maintenant le temps d’expliquer comme il faut ma grande invention à Germaine. À mon étonnement, elle se dit prête à collaborer, à condition que je laisse sa soupe respirer. Je l’engage sur-le-champ en qualité d’assistante technique de la grande calliope de Joseph Tremblay!

    Le spectacle prend forme chaque jour. Je me rends voir Mariette, qui est capable de se tenir en équilibre sur une jambe, installée sur une chaise. Sur le poney d’Alexandre, ce sera une autre histoire… Je décide de tenter l’expérience. Nous déposons une couverture sur le dos de la bête, pour ne pas lui faire mal. Notre écuyère n’est pas bien lourde, car le poney ne bronche pas. Il semble même très fier de faire partie de mon cirque. Peut-être rêve-t-il du jour où il sera cheval et qu’il signera un contrat avec les plus importants cirques américains. Il voyagera en train et sera admiré par tout le monde. Il pourra se marier avec la plus belle jument de la compagnie.

    Tout est prêt pour le spectacle! Nous décidons de le présenter à la fête du travail. Ce sera une belle occasion pour remercier l’été pour ses bontés et pour saluer le retour des coloris de l’automne. Pour les enfants, il s’agira d’une dernière activité avant la rentrée scolaire et, pour nos parents, une merveilleuse distraction en cette journée de congé. Tous sont présents! En attendant le début, papa les distrait en chantant sa mélodie sur le père Isaac qui veut marier sa fille. Germaine les aura accueillis avec le sourire. Olive et Charles ont disposé des chaises face à notre grande piste. En qualité de président du cirque Le Grand Trois-Rivières Musée Ménagerie Hippopomoustache Equestrecheval et Zoomoderne Joseph, je me donne le droit au discours, car je sais que tout le monde aime m’entendre, sauf le frère chevelu qui a passé une année à me sommer de me taire. Le public, de bon goût, m’applaudit, mais leur enthousiasme devient incontrôlable quand la représentation débute.

    La magie et les chansons succèdent aux animaux étranges et leurs habiles maîtres. Notre dresseur de puces savantes et naines remporte un grand succès, même si personne n’a vu les exécutantes. Germaine arrive à temps avec son chaudron d’eau bouillante, camouflé sous une table, si bien que personne ne peut remarquer d’où vient la vapeur qui s’échappe de mes tuyaux, quand je les frappe avec ma fourchette. Peut-être que j’aurais dû répéter un peu plus ma pièce musicale… Mais je l’ai présentée comme une version moderne de À la claire fontaine et les spectateurs n’y ont vu que de la vapeur. Le tigre féroce effraie l’auditoire, alors qu’il se précipite dans un arbre, trop heureux de pouvoir enfin sortir de sa boîte. Le chameau provoque des Ah! et des Oh! Voilà le nègre Trottier qui frappe sur un tambour, avant d’aller chercher le poney. J’entends des spectateurs chuchoter qu’il ressemble au chameau. Faux! C’est son cousin!

    « Le grand moment de charme arrive, Mariette!

    - Je suis nerveuse!

    - Enlève ta robe, qu’on voit tes jambes. »

    Elle se tient parfaitement en équilibre sur le poney. Mais je ne sais pas pourquoi les adultes se lèvent d’un bond et protestent en voyant notre vedette féminine. Surtout sa mère qui vite la couvre avec son châle, me montre le poing en me traitant de vicieux. Le spectacle prend ainsi fin, alors que les grands disent à papa que je suis un vaurien.

    « Mais dans les cirques américains, tout le monde aime les jambes des écuyères.

    - Mais elles ne sont pas toutes nues, Joseph!

    - Mariette n’avait pas de costume et…

    - Tu devrais avoir honte de faire ça à une petite fille! »

    Morale de cette histoire: les Américaines ont le droit, parce qu’elles sont modernes, alors que les Canadiennes ne l’ont pas, car nous sommes ancêtres. Me voilà agenouillé face à l’image de l’enfer, dans le petit coin des lamentations. Pourquoi un tel drame? Elle n’avait même pas de pipi, cette fille…


    votre commentaire
  • Publication : Fleurs de Lyse

    Les fleurs de Lyse est mon roman le plus masculin. Cela ne veut pas dire qu’il y a absence de filles, mais simplement que les personnages féminins n’ont pas le haut du pavé. Une exception : Julie, adolescente intellectuelle, représentant à elle seule tous les changements sociaux du Québec des années 1960. Mon personnage Robert devient fou d’amour pour cette étrange. Voici la rencontre entre Julie et Robert. Le tout sous le signe de la caricature. Les fleurs de Lyse a été publié en 2002.

    Baraque choisit My Girl. Voilà quinze fois que cette pièce tourne depuis le début de la soirée et toutes les filles font la queue devant Baraque pour lui demander de danser avec lui. En passant furtivement devant l’interrupteur, les mains de Gilles, Baraque ou de Mike quittent la taille de la fille pour éteindre les lumières, aussitôt rallumées par ma mère, chaperon silencieux de nos ébats criards.

    «  Est-ce que tu veux danser avec moi?

    - Pas sur cette musique de barbares ne servant qu’à vos rites masculins d’un ridicule archaïque.

    - Les Temptations? Tout le monde aime cette chanson! Elle est numéro un au palmarès de Gaétan Santerre.

    - Quel argument minable, symbole d’un navrant état d’esprit se limitant à des classements superficiels.

    - Ah bon…  »

    Je m’éloigne à reculons, me cogne contre les basket-ball de Ghislaine qui me tend les bras en un sourire. Je danse collé pas trop collé, de peur des réactions qui me feraient passer pour un bandit. Ghislaine sent le bon fixatif avec ses cheveux crêpés et je me laisse emporter, tout en lui marchant sur les pieds trois fois.

    «  Tu ne sais pas danser?

    - Heu… Je pense que non.

    - Tes pieds, tu les laisses glisser. Tu ne les lèves pas. Prends quatre tuiles comme limites et ne les quitte pas.

    - Excuse Ghislaine, mais je ne me sens pas bien…  »

    En laissant sa taille, je me retrouve face à cette bizarre, très grande et maigre, qui parle comme un dictionnaire. Je m’empresse d’enquêter pour savoir qui elle est, mais personne ne semble la connaître, pas même Johanne.

    «  En réalité, je remplace ma voisine qui avait mérité la permission de venir ici suite à un concours grotesque, organisé par le gorille près du tourne-disque. J’ai accepté de me présenter, car je m’intéresse à la sociologie et à la psychologie. Je désire étudier les mœurs et coutumes des adolescents québécois d’aujourd’hui, en les plaçant dans une perspective comparative avec une étude sur les agissements des peuples aborigènes d’Australie, réalisée récemment par un éminent ethnologue hongrois.

    - Tiens, tiens! J’ai vu un film, l’an passé, où un professeur étudiait aussi les mœurs des jeunes et…

    - Quel film?

    - Beach Party, avec Frankie Avalon et Annette, et aussi Dick Dale, le roi de la guitare surf.

    - Encore un produit de consommation concocté par Hollywood dans le but d’une acculturation du peuple francophone d’Amérique du Nord.

    - Heu… tu n’aimes pas les films?

    - Essentiellement les œuvres de Robert Bresson et d’Ingmar Bergman. Sans oublier Federico Fellini.

    - Oui. Je vois…Tu ne t’amuses pas?

    - J’ai un plaisir fou. Cette visite me semble très concluante.

    - Et la musique? Tu n’aimes pas la musique?

    - Bien sûr. Jacques Brel et Léo Ferré sont des auteurs prodigieux, et au Québec, Claude Léveillée et Jean-Pierre Ferland écrivent des textes d’une assez agréable profondeur.  »

    Une chansonnier! Les pires ennemis des jeunes amateurs de bonne musique! Cette race effroyable écoute des chansons épouvantablement orchestrées où des chanteurs endormants disent plus de mots qu’il n’y a de notes. Ils vont écouter leurs chanteurs dans des boîtes minuscules avec des filets de pêche au plafond, tout en parlant de livres très épais dont les auteurs ont des noms toujours pleins de Z, de K et d’Y. J’aurais dû me douter que cette grande fille souffrait de cette maladie, même si mon cœur me dit que je la trouve la plus jolie parmi nos multiples invitées.

    «  Jolie? Stiffie, Robert! C’est pas une basket-ball et même pas une baseball. C’est à peine une golf et elle est pâle comme une fève!

    - Très à propos, Baraque, car son nom est Lefevre. Julie Lefevre.

    - C’est toute la connaissance que tu as envers moé qui t’as tout montré sur les filles?

    - La reconnaissance, Baraque. Pas la connaissance.

    - Ah! T’es déjà contagié avec tous les mots compliqués de cette fève! Ça doit même pas connaître Louie Louie, ce genre de poupée!  »

    Beaucoup de filles décident de partir vers neuf heures et demie, obéissant aux recommandations de leurs parents. Certaines ont la chance d’avoir le droit d’atteindre onze heures et s’en vont un peu avant, laissant la place aux rires et aux commentaires des gars du groupe, alors que ma sœur Johanne passe son temps à murmurer «  Bande d’espèces de niaiseux!  », parce qu’on a refusé de jouer à l’âne sans queue. Mais Julie est toujours sur place, n’ayant pas bougé de sa chaise.

    «  Sylvain et Lisette ne m’imposent pas de limites temporelles, dans le but de développer mon sens de l’autonomie et du jugement.

    - Qui?

    - Sylvain et Lisette. Mes parents.

    - Ça veut dire que tu peux veiller tard.

    - Selon ton langage simple mais efficace, oui. J’aimerais bien parler avec toi des significations du rituel de la danse instinctive pratiquée par la plupart des jeunes gens de cette soirée.

    - Le gogo?

    - Ce terme mérite à lui seul quelques heures de réflexion. Puis-je rester pour discuter avec toi de ces questions? Peut-être pourras-tu éclairer certains points obscurs.

    - Avec plaisir.

    - Et le grand gorille… quel bipède étrange! Il possède son propre langage formé de codes curieux et fondé sur une profusion d’hyperboles. Il a aussi une gestuelle particulière qui cache sans doute une multitude de frustrations œdipiennes. Freud aurait été enchanté de le connaître.

    - Je peux le lui présenter, si tu veux.

    - Comme c’est charmant.  »

    C’est la première fois que je reçois une fille dans mon coin secret. Je me sens gauche et ridicule, ne sachant trop comment me placer, ni comment l’aborder, surtout qu’elle ne cesse de parler avec des mots que je ne comprends pas. Je pense qu’elle croit que les gars du groupe sont des idiots. Mais ça ne me fait rien. Elle est jolie quand même.

    «  Tu bâilles? Je t’ennuie?

    - Excuse-moi. Il est plus de deux heures et demie…

    - Je comprends. Je ne m’imposerai pas davantage. Il faudrait continuer cet échange ultérieurement.

    - Si tu veux, on se reverra plus tard pour encore parler.

    - Vraiment charmant. Tu pourras continuer à m’expliquer cette théorie du Louie et du Louie, un cérémonial vraiment étonnant, mais dont je ne saisis pas toutes les nuances.

    - D’accord.

    - Puis-je avoir à ton endroit une impulsion sexuelle?

    - Pardon?  »

    Elle se lance vers moi et me donne un gros bec sur le front, rajoutant  : «  Charmant.  » Me voilà seul à me gratter le toupet. Je me demande s’il ne vaudrait pas mieux être primitif comme Baraque et accrocher de ma main toutes ces filles qui gazouillent près des scènes après chaque spectacle.


    votre commentaire