• Publication : Des trésors pour Marie-Lou

    De 1998 à 2011, j’ai participé à 40 salons du livre du Québec, pour le meilleur et pour le pire. J’ai gardé, envers ces événements, un sentiment mêlant l’amour et la haine. Ce n’est guère facile, mais, parfois, c’est un enchantement. Mon personnage Isabelle Dion, séropositive, a gagné un concours littéraire avec un recueil de nouvelles relatant cette éprouvante situation. Elle participe à des salons du livre. Dans le cas de cet extrait : le salon de Jonquière. Isabelle exprime clairement ma propre opinion sur les salons. Des trésors pour Marie-Lou a été publié au Québec en 2003.  

    Me voilà au Salon du livre de Jonquière. J’entre par la grande porte et, rougissante, me présente au comptoir comme auteure afin de recevoir ma cocarde à épingler à ma chemise. Quand je vois «  Isabelle Dion, écrivaine  », je rougis encore plus. En cherchant mon stand, je note les mêmes visages qu’à Trois-Rivières. Ils expriment leur étonnement de me voir si loin de ma région. Alors je leur montre fièrement ma carte. Ils semblent contents, me souhaitent la bienvenue parmi la bande nomade qui voyagera partout au Québec, jusqu’au Salon de l’Abitibi-Témiscamingue, à Val-d’Or, en mai 2000.

    Mon éditeur m’accueille avec chaleur. Sur la table, une pyramide de mes livres, avec un laminé de l’article qui souligne mon triomphe au concours littéraire. Il me donne un autre cours sur la bonne façon d’approcher les gens, de les intéresser et d’être aimable. Comme il y a encore une heure à passer avant l’ouverture, je cours vers mes nouveaux amis pour leur montrer mon bouquin. L’un dit qu’il aime bien la page couverture, l’autre me félicite encore, puis un dernier ose me demander ce que ses confrères n’ont pas voulu me dire : est-ce que cette œuvre relate une expérience personnelle? Face à ma réponse positive, son visage me donne un prélude de ce que je vais vivre au cours des quatre prochains jours et auquel je n’avais jamais pensé : un cauchemar mêlé à un enchantement.

    D’abord, c’est très épuisant. Passer une journée entière à sourire et à saluer n’a rien de bien agréable. La plupart des visiteurs sont attirés par les stands où il y a un auteur. Les miens aiment le dessin, mais s’enfuient en douce quand ils voient le titre. Les courageux qui demeurent écoutent mes arguments, posent quelques questions et passent outre. Les héroïques me bravent à distance après avoir posé la question de non-retour : est-ce que tu…? J’en ai même compté cinq qui ont carrément eu peur, dont une femme qui veut porter plainte à la direction du Salon. Le sida, c’est bien à distance, dans un journal, à la radio ou même à la télévision à des heures où personne n’écoute, mais en montrer un exemplaire vivant dans un endroit public devient inacceptable. Je me sens très blessée. Au milieu de la soirée, l’éditeur se rend compte du problème et me conseille de dire que les nouvelles relatent l’expérience d’une de mes amies. Encore me cacher? Voilà pour la partie cauchemar.

    Pour l’enchantement, je dois avouer que je raffole de l’ambiance, de l’impression grisante d’être une véritable écrivaine parmi les miens. Voir tous ces gens est amusant, surtout quand je me paie secrètement leur tête en voyant leurs manies, comme lorsque je m’amusais à compter les cons avec Marie-Lou. Les adolescentes, à cause de mon jeune âge, approchent à grands pas, me demandent la recette miracle pour être publiée. Sachant que même celles-là vont finir par s’enfuir, je leur parle de n’importe quoi pour attirer leur sympathie et peut-être arriver à dédicacer un livre.

    Les responsables des stands sont gentils. Ils se souviennent avec affection de la maladroite porteuse d’eau de Trois-Rivières. Ils m’invitent à sortir avec eux, le premier soir, oublient que je suis la mort avec sa grande faucille et son capuchon sur la tête. Ils ont un trop-plein d’énergie à gaspiller et sont heureux de se retrouver, après les vacances . Ils se racontent des anecdotes des salons anciens, auxquelles je ris de bon cœur. Je vais coucher chez un ami du centre miels de Chicoutimi. L’argent d’hôtel économisé par mon éditeur me servira pour me rendre au prochain salon, à Sherbrooke.

    Je vends deux livres au cours de la première journée et un seul la seconde. Un peu avant le souper, le samedi, je n’en suis qu’à deux. C’est un résultat très décourageant pour le grand effort que je fournis. Je ne suis pas gênée pour aborder les gens, mais on dirait qu’ils sont hostiles à mon livre. Pour oublier ce blues retrouvé, je vais manger avec mes amis les autres écrivains au grand restaurant de l’hôtel où a lieu le Salon. Après, je me prépare pour une entrevue au café littéraire. Je dois raconter mon incroyable aventure. Je fais comme lors de mes visites dans les écoles secondaires. Il doit y avoir une centaine de personnes qui m’écoutent. Elles m’applaudissent, à la fin. Je retourne vite à mon stand, persuadée que je viens de recruter des dizaines de clients. Certains approchent pour me féliciter de mon courage, mais personne n’achète, même si je leur répète que mes nouvelles ne sont pas tragiques, qu’elles sont amusantes, tout en informant et en démystifiant la maladie. Ça ne prend pas. Ils veulent des histoires d’amour, de suspense ou d’enquêtes policières, des drames intenses, des livres amusants ou des bouquins avec des jeunes femmes romantiques en couverture, afin de l’accrocher au mur de leur salon. Et je n’ai que des faits vécus transformés par mon imagination. Pourtant, j’étais certaine que les gens adoraient les livres qui racontent des histoires vraies. Mais le sida, ce n’est pas une vérité. Ce n’est bon que pour les autres. L’éditeur me dit que je m’en fais trop, que c’est normal pour une auteure inconnue de ne pas vendre des caisses entières. Il n’ose pas me dire ce que je pense : le titre fait fuir la clientèle. Je lui fais part de cette pensée et, malin, il me demande pourquoi je veux me cacher.

    Le dimanche, je me sens très épuisée et j’ai même un malaise au début de l’après-midi qui m’oblige à m’allonger à l’infirmerie. Je retrouve mon coin vers quinze heures. J’ai hâte à la fin. Je prends la décision de ne plus jamais participer à un salon. C’est si démoralisant et éreintant! Et ici, tout le monde passe son temps à me demander d’où je viens. C’est très agaçant, cette manie de tant aimer la géographie! Mais, vers la fin de l’après-midi, quand j’entends tout le monde me dire à la prochaine, je fonds sous l’émotion de leur gentillesse. Oui, c’est difficile et cruel, mais, au fond, j’adore! Je me sens si bien avec eux! Je suis si fière d’offrir un livre que personne n’achète! .


    votre commentaire
  • Manuscrit : Le roi des cadeaux

    Une comédie basée sur une situation véritable et un personnage réel : Alexandre Sylvio, dit Le roi des cadeaux, vétéran homme de cinéma, appelé en toute urgence pour éviter que le cinéma Palace de Trois-Rivières ne ferme ses portes au début de la décennie 1930 et de la grande dépression. Voici le début du roman.

     

     

    " Je suis Alexandre Sylvio, le roi des cadeaux! " L’homme sourit généreusement à l’inconnue, soulevant son chapeau pour laisser paraître son front dégarni, le faisant ressembler à un vendeur d’assurances ou à un commis de quincaillerie. Roi des cadeaux? Ça ne veut rien dire! Et pourquoi les hommes dans la cinquantaine se sentent-ils toujours obligés d’aborder les femmes seules dans les trains?

     

    Elle déteste ce sans-gêne frondeur, cette impolitesse. La voilà décidée à bouder et à ne pas répondre à ses questions, afin qu’il déguerpisse. " Je travaille dans les vues animées, le spectacle! " Un saltimbanque? Pire que tout! L’âme légère, la moralité volatile! Ils ont leur réputation, ces aboyeurs de pitreries! " Je m’en vais à Trois-Rivières pour relancer un théâtre menacé de faillite. Je suis la boué de sauvetage des théâtres qui ont de la misère. J’ai fait ça une partie des dernières années, après avoir été le plus réputé conférencier de vues de Montréal. Vous savez ce qui peut sauver une salle, ma petite dame? Les cadeaux! Les cadeaux et le rire! Un cadeau, ça flatte les bons sentiments humains. Il y a des gens qui donneraient une fortune pour recevoir un cadeau de trente sous. "

     

    Une heure plus tard, la femme regrette ses premières pensées. Voilà un homme fort amusant. Il parle sans cesse et son discours recèle d’anecdotes croustillantes et rustiques. " Le spectacle apporte la joie et les sourires. Ça fait oublier les pires soucis. Avec un bon show, il n’y a plus de tristesse. Allez, mademoiselle, je vous salue! Ce fut une joie de parler avec vous pendant ce voyage. Le temps m’est paru moins long. Comme je suis bavard, hein! Et puis… Oh! j’y pense! J’ai un cadeau pour vous! " Du petit sac brun qui a sans cesse ballotté sur le siège libre à leurs côtés, Alexandre Sylvio extirpe une pomme ni très belle ni appétissante. Cependant, il la tend avec un tel sourire rieur que la jeune femme a l’impression d’être une courtisane recevant un présent du galant prince convoité. " Bonne chance, monsieur Sylvio, avec votre salle. Au fait, quel est son nom? " Alexandre éclate de rire, se penche pour mieux lui révéler : " Le Palace! Un des huit mille Palace de la province de Québec! Ce n’est pas l’imagination qui nous étouffe quand vient le temps de trouver des noms pour des théâtres de vues! "

     

    Alexandre sait peu de choses de Trois-Rivières. Il a toujours travaillé à Montréal ou dans les agglomérations entourant la métropole. Il n’ignore cependant pas que cette ville est la capitale mondiale de la fabrication du papier journal. Peut-être faut-il en parler au passé, car depuis l’automne 1929, un grand nombre d’usines de la province ont fermé leurs portes ou fonctionnent au ralenti. Les journaux ne cessent de parler de La crise économique, comme s’il n’y en avait jamais eu d’autres avant. Il se souvient qu’en 1922, une situation difficile avait sévi. Quelques saisons plus tard et tout était oublié. Chacun travaillait, au cours de la décennie 1920, ce qui signifie que tout le monde pouvait dépenser. Les salles de cinéma étaient sans cesse pleines, présentant un spectacle populaire sans pareille, grâce à une pléiade de vedettes américaines de grand talent. Cependant, cette fois, Alexandre sent que cette crise s’éternise et qu’elle présente un aspect un peu lugubre. À Montréal, tous les cinémas rencontrent des difficultés. Pourtant! Voilà le loisir le moins cher que l’on puisse imaginer! Vingt-cinq sous comme prix d’entrée, pour trois heures de spectacles? Personne n’a pu faire mieux! Alexandre n’aurait jamais cru qu’il aurait pu être affecté par les bêtises des industriels et des économistes américains. Alors, quand ces deux hommes de Trois-Rivières lui ont téléphoné pour lui parler de ce Palace, Alexandre a hésité poliment pour la simple forme. Toucher un salaire à nouveau, lui qui vivait sur ses minces économies depuis plusieurs mois! Qui refuserait? Et puis, les défis stimulent l’homme.

     

    " Alexandre Sylvio, le roi des cadeaux! Vous êtes la moitié des frères Barakett? Où est l’autre partie? " Le jeune commerçant sourit en tendant la main. Il avait apprécié la voix joviale d’Alex, lors de leurs conversations téléphoniques. " L’autre demie nous attend au magasin. Je suis Alexandre, comme vous. Simon aura préparé du café et une collation. Suivez-moi. Notre boutique est tout près, à deux pas du Palace. " De la lointaine Syrie, un premier Barakett était arrivé au début du siècle. Le commerce établi rencontrant du succès, le reste de la famille avait suivi et maintenant, les beaux vêtements portent un nom, à Trois-Rivières : Barakett.

     

    L’aventure d’ouvrir une salle de cinéma répondait à un plan d’affaires très bien préparé, suivant une logique rigoureuse. Les trois salles de la municipalité étant situées au centre-ville, pourquoi ne pas en établir une au carrefour des quartiers ouvriers, près de la gare, ayant pignon sur la rue Saint-Maurice, qui est aussi la route nationale reliant Québec à Montréal? Sans oublier que les commerces de cette rue sont nombreux et prospères. Tout avait été prévu! Tout, sauf la crise économique… " C’est un beau théâtre très moderne. L’édifice nous a coûté 50 000 $. Il n’est pas dit qu’une entreprise de la famille Barakett va faire faillite, monsieur Sylvio. Les vêtements, ça nous connaît! Le monde du spectacle, un peu moins… Vous avez une forte réputation! Vous êtes l’homme de la situation! "

     

    Voilà au moins quatre fois qu’Alexandre entend le même refrain : par télégraphe, par courrier, et deux occasions par téléphone. Les frères Barakett ont aimé les réponses franches d’Alexandre. Le jeune gérant qu’ils avaient engagé, Eddy Gélinas, avait organisé des concours d’amateurs, ayant rencontré du succès, mais très brièvement. Alexandre avait répondu : " Pas bon! Les spectateurs ne doivent pas devenir maîtres de la salle. Un théâtre de vues n’est pas un salon de maison pour recevoir la visite du temps des fêtes. Il y a eux et il y a nous. Il faut vivre en harmonie, mais chacun à sa place. " Le reste de la réponse avait duré une demi-heure, prouvant que le Montréalais connaissait toutes les ficelles des salles de cinéma, où il travaille depuis le début du siècle.

     

    " Voici notre Palace.

     - Modèle classique, chers Alexandre et Simon! Très beau théâtre, en effet!

    - Le logement qu’on vous destine est situé au deuxième étage. Poêle et glacière fournie, ainsi qu’un lit. Les quatre premiers mois gratuits, comme convenu. Vous désirez visiter pour vous installer?

    - La salle, avant tout. "

     

    Le Palace n’est pas un lieu somptueux ni une tripot à cafards. Il ressemble aux salles construites ces dernières années, avec l’acoustique idéale pour les films sonores, alors que tant de salles populaires lors de la période des films silencieux rencontrent un mal fou avec les petites enceintes sonores qui sont devenues la norme pour cette transformation dans le monde du cinéma. Il y a une fosse d’orchestre, des rideaux et une scène profonde. Alex, d’un coup d’œil, affirme aux Barakett qu’il y a huit cents sièges. Tout ce qu’il faut pour devenir un lieu de sain divertissement des masses populaires! 

     

    Alexandre a étudié les chiffres d’affaires de la salle depuis son ouverture, au cours de l’automne 1930. Il a aussi lu avec beaucoup d’attention les lettres écrites par le gérant Eddy Gélinas. " Ma bonne vieille formule des cadeaux fera l’affaire, avec mes rabais, puis une troupe de burlesque ", se dit-il, tout en regardant la salle, ne perdant jamais son sourire. Bombant le torse, le Montréalais tend la main aux frères Barakett en les assurant qu’ils ne regretteront pas de lui avoir fait confiance. " Le succès viendra de la façon dont nous en avons discuté au téléphone. Pas immédiat! Mais je vous jure sur mon honneur que dès décembre, ce théâtre fera ses frais. "

     

    Le logement semble à sa convenance. Oh! que lui importe, au fond… Sa seule vraie maison a toujours été les salles de cinéma. Un foyer ne lui sert qu’à dormir et à ses repas. Alexandre promet à ses nouveaux patrons qu’il sera au travail dans deux jours, réservant le lendemain pour aller chercher une table de cuisine et les quelques effets qui arriveront de Montréal par le train. Il faudra aussi qu’il tâte le terrain et analyse les caractéristiques du quartier et de la ville.

     

    Alexandre est en train de déballer ses malles quand le jeune Eddy Gélinas se présente, l’air un peu intimidé de devoir faire face à celui qui le remplace. Malgré ses insuccès à la tête du Palace, les frères Barakett ont décidé de le garder à leur emploi, parce qu’il est un travailleur acharné.

     

    " Ce n’est pas facile, un théâtre sans cesse en déficit, surtout par les temps que nous vivons. Je suis certain qu’en temps normal, mon Eddy, t’aurais connu du succès. Nous allons travailler ensemble et donner satisfaction aux Barakett. Je ne connais pas la ville, sa population, leur mentalité, les commerces. Tu vas me renseigner sur tout ça, puis tu t’occuperas des vues. J’ai d’autres chats à fouetter que des films dans une salle de cinéma.

    - Famous Players ne mettait à ma disposition que les miettes, les films en reprise. La qualité laissait à désirer et…

    - Quoi? La qualité des vues? Ça n’a pas trop d’importance. T’en passes un moyen à toutes les deux semaines et ça fait l’affaire. Les gens ne choisissent pas les vues. Ce qui importe, c’est le spectacle, l’ensemble de ce que nous présentons. Tu connais ça, le monde du spectacle?

    - Je suis un peu comédien.

    - Tant mieux! Tu pourras t’intégrer aux comiques que je vais faire venir! Ça me permettra aussi d’économiser un salaire.

    - Vous voulez faire venir des comédiens? De Montréal? Ça va coûter cher, monsieur Sylvio.

    - Ils sont en chômage, eux aussi. J’en connais une douzaine qui vont être contents de faire partie d’une troupe régulière d’une salle, même à petit salaire. On va parler de tout ça en marchant. Je voudrais visiter un peu la ville et tu vas me servir de guide.

    - Avec plaisir, monsieur Sylvio.

    - Appelles-moi Alex, comme tout le monde. Mon vrai nom, c’est Alexandre-Sylvio Jobin. Alexandre Sylvio, c’était mon nom de conférencier du temps des vues silencieuses. "

     

     

     

     


    votre commentaire
  • Manuscrit : L'amour entre parenthèses

    Les relations qu’entretient le chapelain Charles Gervais avec sœur Marie-Aimée-de-Jésus ne sont pas tout à fait celles qui ont l’habitude d’avoir cours entre un prêtre et une religieuses… À vous de juger !

     

    Parfois, Charles se demande ce qu’il fait là. Trop intellectuel pour devenir curé de paroisse, sans doute! Ou trop permissif pour demeurer guide spirituel de séminaristes… La tâche de chapelain est certes prestigieuse, mais il n’avait jamais pensé à un tel destin. En même temps, l’homme ne voudrait pas se trouver ailleurs. Charles aime beaucoup les converses, qui reprisent ses chaussettes, viennent nettoyer les planchers de sa maisonnette et lui apportent à manger. Leur labeur constant n’est pas assez souligné. À l’occasion, elles deviennent le lien entre sa curiosité et les secrets du couvent. Elles font parfois montre d’une familiarité populiste plus démonstrative que les autres religieuses. Elles s’expriment avec le bel accent des paysannes canadiennes françaises.

    " Sœur Marie-Aimée-de-Jésus est malade.

    - Oh! rien de grave?

    - Un rhume, mais fort vilain. Je lui ferais bien une ponce, secret de ma mère, mais la sœur garde-malade refuserait que je lui administre.

    - Dites-lui que je vais prier pour elle.

    - Je n’y manquerai pas, monsieur le chapelain. Il ne faudrait pas la perdre, celle-là. Toutes les écolières l’aiment.

    - La perdre? C’est donc très grave!

    - Non, mais elle est si menue, vous savez. " 

    À la première messe du lendemain, Charles insiste avec une force inhabituelle sur les dangers de maladie qui guettent tout le monde, à chaque printemps. Il les compare au diable et recommande aux religieuses une extrême prudence et la multiplication des prières. " Les enfants! Les mères de famille! Les ouvriers et les cultivateurs! Les notaires et même les médecins! Chacun et chacune devient une proie des maladies que Lucifer envoie sur Terre! " Cette théorie fait sourciller quelques sœurs, leur rappelant les sermons de l’ancien chapelain qui répétait les mêmes mots à chaque début de nouvelle saison.

    " Personne n’échappe à la confession, révérende mère.

    - Monsieur Gervais, nous connaissons notre devoir et nous y sommes fidèles avec la plus grande foi.

    - Et notre romancière? Si vous croyez que je n’ai pas noté son absence, vous vous trompez.

    - La pauvre est alitée mais je puis vous assurer que malgré son mal, elle a été réveillée en même temps que les autres et qu’elle a offert à Dieu ses prières à l’heure de la messe.

    - Malade? Dessein du diable! La confession devient de première nécessité.

    - Je vais la faire transporter à l’infirmerie.

    - Je n’ai pas le temps. Il faut la confesser tout de suite.

    - Dans sa cellule? C’est que notre règle…

    - Et si elle mourait, le temps de la déplacer?

    - Je vous obéis, monsieur Gervais. "

    La mère supérieure lève les yeux vers le plafond, pensant : " Comme si nous ne savions pas que sœur Marie-Aimée-de-Jésus est la favorite du chapelain! " En entrant dans le lieu clos et secret, Charles pense tout de suite à la description faite par Léo Vaillancourt : des livres et des livres partout! Joli péché de la mère supérieure : Marie est si profondément endormie qu’elle n’a assurément pu se lever pour prier tout le temps de la durée de la messe. Elle secoue l’épaule de la malade. Sœur Marie-Aimée-de-Jésus sursaute en voyant le prêtre. Elle monte immédiatement la couverture jusqu’à son cou. Le bonnet de nuit, déplacé, laisse légèrement paraître ce que le prêtre n’avait jamais osé imaginer : la couleur noire de cheveux de la religieuse. La table de chevet déborde de papiers mouchoirs, causant un désordre entre un verre d’eau et une bouteille de sirop. La confession appelle à l’intimité.

    " Ce n’était pas nécessaire, monsieur Gervais.

    - Pas nécessaire? Et si Dieu vous emportait?

    - Vous devriez savoir qu’à l’image de celles de ce couvent, je prie toujours et demande pardon pour mes péchés à Notre Seigneur, avant de me coucher. De plus, vous savez que les péchés que je viens de vous confesser n’étaient que des…

    - C’était nécessaire.

    - Vous accomplissez votre devoir. Je vous comprends.

    - Prenez soin de vous et écoutez la sœur garde-malade ", fait-il en lui prenant affectueusement la main.

    Marie l’assure que ses grippes, si violentes soient-elles, ne durent jamais longtemps. Il lui laisse la main pour la poser sur son front. " Vous bouillez de fièvre. " Faux! Marie le laisse faire, devinant qu’elle va souvent penser à la chaleur de ce toucher, au scénario qu’il a dû expliquer à la révérende mère pour satisfaire sa grande curiosité de voir les livres de sa cellule. En même temps, l’enseignante craint que la femme n’enquête sur les relations entre les deux religieux. Il devient alors impératif de les espacer, de les rendre très discrètes.

    Marie ne sait pas que le prêtre a eu les mêmes pensées. Elles ont même pris un sens théologique l’ayant tiraillé pendant plusieurs jours. Est-ce que cette diablesse d’Ève s’est réincarnée dans le corps de sœur Marie-Aimée-de-Jésus pour lui tendre la pomme? Charles décide de jeûner et de ne pas quitter des yeux son crucifix sitôt ses devoirs de chapelain terminés.

     


    2 commentaires
  • Manuscrit : Gros Nez le quêteux

    Publication : Gros-Nez le quêteux

    Nous sommes en 1900 et Gros Nez le quêteux sent une impasse dans sa vie, le motivant à devenir ermite. Cependant, son passé le rejoint et l’homme est envahi par un sentiment qu’il n’a jamais connu : l’amour. Un extrait un peu plus long que la norme, mais je crois que c’est un beau passage.

     

    L’attitude de ce marchand confirme à Gros Nez la pertinence de sa décision de vivre éloigné de l’humanité. Une jeune femme, témoin de l’altercation, sort de la boutique et presse le pas vers le vagabond. " Monsieur ! Monsieur ! " L’homme l’ignore, jusqu’à ce qu’elle ajoute : " Ce n’est pas un surnom ridicule, Gros Nez. C’est joli. " L’homme se retourne et sent son cœur battre en voyant un si charmant minois.

    " Mon frère a beaucoup de tabac et ne manque pas de travail pour gagner l’argent nécessaire à en acheter d’autre. Venez chez moi, je vais vous en donner.

    - Je vous remercie, mademoiselle, mais je vais me rationner.

    - Le tabac est le meilleur ami de la solitude. Moi-même, parfois, je fume une cigarette. Ne faites pas l’orgueilleux et suivez-moi.

    - Moi, orgueilleux ? "

    Gros Nez est intrigué de l’entendre parler de son frère à la manière d’un mari. La maison, modeste, est privée de décorations. Pas de papier peint aux motifs floraux. Des couleurs pâles remplacent les foncées habituelles. Aucune photographie austère d’un aïeul, comme partout ailleurs. Avant de penser au tabac, elle remplit une cafetière et dépose une bûche dans le poêle.

    " Je m’appelle Grand Regard.

    - Grand Regard ?

    - Si vous êtes Gros Nez, j’ai le droit d’être Grand Regard. Je sais où vous habitez. Du moins, je le présume. C’est une cabane à sucre abandonnée, dans la forêt, quelques milles au nord des limites du village. Vous marchez souvent cette longue distance pour venir acheter ceci ou cela chez le marchand. Je vais me ranger de son côté, pour une question : pourquoi de l’encre ? Qu’écrivez-vous ? Ne seriez-vous pas un peu poète ?

    - Vous êtes curieuse, Grand Regard.

    - Vous aussi, Gros Nez. Alors, je n’ai rien à cacher : cette maison appartenait à notre père, décédé voilà trois années. Ma mère l’avait précédé deux ans plus tôt. Mon frère et moi y habitons toujours. Il est chef de gare au village voisin et y couche en chambre, si bien que je suis seule ici cinq jours sur sept. J’étais maîtresse d’école, mais comme je ne me pliais pas à toutes les règles, les commissaires m’ont remplacée. Des biscuits, avec votre café ? "

    La rencontre dure un peu plus d’une heure, pendant laquelle Gros Nez se donne un torticolis à force de suivre les mouvements saccadés de la jeune fille, qui s’exprime autant avec sa bouche qu’avec ses mains. La belle dit des choses inhabituelles, comme si elle vivait hors du temps présent. Elle lui a parlé des étoiles, des planètes, des herbes sauvages, de l’automobile et des vues animées.

    Grand Regard insiste pour aller reconduire son invité. Elle conduit avec la dextérité d’un cocher d’expérience. Dès la limite du village franchie, elle se met à chanter à tue-tête. Voilà le vagabond à la lisière de la forêt. Elle le salue avec fermeté. Il aurait cru qu’elle l’accompagnerait jusqu’à la cabane, mais, au fond, cela ne serait pas très convenable. " Ouf ! " de penser Gros Nez, ayant perdu la notion du silence. Il transporte deux lourds sacs de victuailles qu’elle lui a offerts. Un de ceux-là se déchire en se frottant à une branche et tous les aliments tombent. " Du fromage ! Un ermite qui va manger du fromage ! Princier ! "

    Avant de retrouver sa cabane, l’homme va vérifier si ses pièges ont emprisonné quelques futurs repas. Bredouille ! Le fromage fera l’affaire. Le vagabond place doucement les boîtes de conserves sur sa tablette. Ne se souvenant plus avoir été conçue pour supporter un tel poids, elle décide de s’effondrer. Après la réparation, le mendiant se presse de bourrer sa pipe du tabac du grand frère. Quel goût étrange… Oh ! il ne faut plus rechigner pour si peu ! Le quêteux se le permettait parfois, mais ce ne serait pas de bon ton pour un véritable ermite. L’homme se presse de retrouver le ruisseau, où il y a une longue pierre plate qui l’avait fait rire en la découvrant, tant elle ressemblait à un banc. " Tu dis, l’oiseau ? Au village. Que t’importe, au fond. Si j’ai rencontré quelqu’un ? Un marchand impoli et Grand Regard. Des yeux immenses, pétillants ! Une vraie poupée de porcelaine. Tout autre que moi se perdrait d’amour dans un tel regard. Quoi ? Te demander la permission avant de m’éloigner ? Tu perds la tête, cervelle d’oiseau ? Chante ! Chante et cesse de me casser les oreilles avec tes questions et tes remarques. "

    De retour à la cabane, Gros Nez écrit sans trop réfléchir, jusqu’à ce que des souvenirs de sa vie d’errance le fassent bifurquer vers un peu de discipline. Quand la noirceur surgit, il est tenté d’allumer sa bougie, sachant que Grand Regard lui en a donné une nouvelle. " Pas de gaspillage ! J’aurai davantage besoin de chandelles cet hiver. " L’homme a adopté le rythme de la nature : il se couche avec le soleil et se lève en même temps que lui. Il n’existe rien de plus splendide que l’astre puissant qui se manifeste au travers le feuillage des arbres. Gros Nez étire les bras et crie : " Salut à toi, mon Maître ! "

    Il part alors vers les bosquets pour cueillir quelques fruits, ne se privant pas pour arrêter souvent, s’asseoir à même le sol pour regarder besogner les ouvrières d’une colonie de fourmis. Quel travail incessant de la moindre bestiole afin de trouver à manger ! Ne fait-il pas un peu pareil ? Après tout, Grand Regard, en plus du tabac, de la chandelle et des conserves, a ajouté un incroyable pot de marinades aux carottes que Gros Nez a envie d’engloutir depuis hier. " Je dois résister ! Sois honnête, mon vieux : ai-je réellement faim ? Et puis, si je maigris, ce sera tant mieux pour moi. Les femmes n’aiment pas les hommes ventrus. " Le vagabond pense au délicieux café offert par Grand Regard. Il sourit et se laisse transporter par le si frais souvenir de cette maison étrange où cette magnifique jeunesse rayonnait. Il comprend pourquoi elle n’a pu trouver de mari dans une aussi petite localité, surtout quand une candidate de son genre ne suit pas les règles de celles de son sexe. " À la ville, elle serait un grand succès auprès des célibataires. "

    Les jours passent et Gros Nez se demande pourquoi les séances de rédaction de ses souvenirs sont sans cesse interrompues par des pensées relatives à Grand Regard. Le pot de marinades n’a pu résister à la gourmandise du solitaire. " J’ai été faible ! Elle cuisine si bien ! " Ses nuits agitées l’inquiètent aussi. " Bientôt, ce sera l’automne. Il y a alors tant de travail sur les fermes, en vue des récoltes. Tant de joie, de générosité ! La meilleure partie de l’année pour un quêteux. "

    Gros Nez se parle seul plus qu’il n’écrit. S’en rendant compte, il se juge un peu fou d’avoir contracté cette habitude. Le lendemain, il se persuade du contraire. " J’ai toujours parlé seul, aux animaux et à ma balle. Qu’en penses-tu, papillon ? Je sais que tu ne comprends pas mon langage, mais je suis persuadé que tu aimes l’attention que je te porte. " La meilleure solution serait de travailler un peu afin de préparer la cabane pour les temps froids. Il a besoin de bois. L’homme descend jusqu’à la route, se jurant de ne se laisser attendrir par personne : travail + argent = planches pour la cabane. Il se présente comme journalier de passage, en route vers la grande ville.

    " Bien sûr, Gros Nez.

    - Heu… Vous me connaissez ?

    - J’avais quinze ans, à ce moment-là, et habitais près de Nicolet. Comment oublier vos histoires ? Je me suis marié avec une fille de cette région et suis déménagé. Les terres ne sont pas coûteuses, ici. J’ai deux enfants, mais ils sont trop petits pour m’aider. Je ne peux pas payer beaucoup. Un écu par jour ?

    - Ce serait très bien.

    - Nourri et logé ! Puis vous raconterez vos histoires de quêteux, le soir.

    - Je ne suis plus un quêteux, mais un ermite.

    - Alors, vous raconterez vos histoires d’ermite. "

    Une paie maigre, mais suffisante pour quelques planches. La jeune épouse s’est montrée généreuse et a tricoté une paire de chaussettes à toute vitesse, sans oublier de mettre de la nourriture dans le sac de cet homme amusant. Tout ça est fort lourd et le jeune homme décide de l’aider à transporter cette nourriture jusqu’à la cabane. La voyant, il déclare qu’elle va s’effondrer après la première tempête de neige. " T’inquiètes pas. J’en ai vu d’autres, dans ma vie. "

    Retrouvant sa solitude, Gros Nez travaille à remplacer les planches douteuses. Alors qu’il navigue facilement dans ses souvenirs, il n’arrive pas à se rappeler de ce garçon de Nicolet. Deux jours de morosité plus tard, il décide de se rendre au village pour acheter du tabac. Un homme l’intercepte à la porte du magasin général. " C’est vous, l’ermite ? Très froid, là-haut. Je la connais, cette cabane. Ce n’est pas sans raison qu’elle a été abandonnée. Venez à la maison, je vais vos donner des bons clous et un peu de foin, pour mettre le long de murs. Sans doute que mon épouse pourra vous préparer à manger. "

    Le cœur battant, Gros Nez passe devant la maison de Grand Regard. L’organe passe près de sortir de son corps quand la belle sort pour lancer : " Vous viendrez me voir, Gros Nez, et je vous préparerai du bon café. " Le vagabond se sent pressé, contrairement à son bienfaiteur et à son épouse. Trois heures plus tard, il marche avec enthousiasme jusque chez Grand Regard, qui l’accueille avec le geste le plus inattendu qui soit : un baiser sur son front.

    " Votre compote aux carottes était purement délicieuse.

    - Il n’y a pas à dire, Gros Nez, vous avez un don pour parler aux femmes.

    - J’avais un peu d’argent pour acheter du tabac et j’ai rencontré cet homme qui…

    - Vous n’aviez qu’à venir ici. Mon frère a plus de tabac qu’il n’en faut et m’a bien dit que ça ne lui faisait rien que je vous en donne. Gardez votre argent pour des pots d’encre et votre poésie. Assoyez-vous au salon et je vais vous préparer du café.

    - Cette fois, je ne blague pas : votre café était inoubliable. "

    Une heure exquise et d’autres présents. De nouveau, Grand Regard l’accompagne jusqu’à la lisière de la forêt, mais pas plus loin. L’ermite a du mal à dormir, trop préoccupé à se souvenir de chaque geste de la demoiselle, de ses attitudes et paroles. Il pense aussi à la bonté du jeune paysan, de l’homme du village, aux récoltes d’automne qui invitent tant les gens à la générosité.

    Après une semaine, il a dévoré entièrement ses réserves. L’homme se sent alors honteux. Il a pourtant si souvent jeûné auparavant. Demeurer longtemps en un seul lieu le rend-il si gourmand ? Il se dit aussi que Grand Regard cuisine trop bien. " Pourquoi les commissaires d’école l’ont-ils congédiée ? Une jeune femme si intelligente et qui a une si merveilleuse voix doit être meilleure maîtresse d’école que tant d’autres. Les enfants devraient la réclamer aux commissaires. Il y a si souvent tant de crétins parmi eux. "

    Cette nuit-là, il rêve encore à l’odeur du café et au baiser donné sur son front. " Je marcherais toutes ces distances chaque jour pour une seule de ces tasses de café et… Ah non ! Il faut que j’arrête de penser à ça ! " Fatigué par tant de rêves, Gros Nez se met à courir autour de sa cabane afin de se changer les idées et de perdre du poids. Cours ! Cours ! Et trébuche ! Aille ! " Je ne sais pas si elle sait soigner… Quand j’y pense ! Cette pauvre petite qui a perdu père et mère alors qu’elle était si jeune ! Elle doit souvent pleurer. Dans ce temps-là, il n’y a rien de mieux qu’une épaule d’un homme bien intentionné pour… Non ! Je dois courir ! "

    Une semaine plus tard, Gros Nez quitte sa cabane, ayant réalisé qu’il n’est pas fait pour vivre loin des hommes et des femmes de son peuple, car tout ce qu’il a appris vient de ces bonnes gens. Il ne sera ni ermite ni quêteux, mais simplement un homme, avec ses qualités et ses défauts, mais surtout son cœur. Un grand cœur qui saura aimer.

    " Gros Nez ! Quelle bonne surprise ! Oh ! me voilà mauvaise comédienne. En réalité, j’étais certaine de votre retour.

    - Je suis ravi de vous l’entendre dire, Grand Regard.

    - Venez boire mon café que vous appréciez tant. "

    À la cuisine : un jeune homme portant des moustaches généreuses. Sans doute le frère qui travaille à la gare du village voisin. Grand Regard fend le cœur de son invité en présentant ce garçon comme son fiancé, qui vient de travailler six mois en Ontario pour gagner assez d’argent afin de contracter un mariage avec la belle. Aimable personne, tendant la main au quêteux. Poli et bellâtre. Effrontément bellâtre.

    " Vous partez déjà vers votre cabane ?

    - Non, Grand Regard. Je ne suis ni un homme ni un ermite, mais un quêteux.

    - Je vais vous donner de la nourriture pour mettre dans votre sac. "

    Sur la route, Gros Nez laisse sa silhouette se dessiner dans l’horizon. Soudain, il arrête de marcher, se penche vers son sac, sort sa balle de baseball qu’il lance au loin, pressant le pas pour la rattraper, afin de la relancer, sans pouvoir s’arrêter. La balle a été le seul témoin de ses larmes.

     

     

     


    votre commentaire
  • Manuscrit : Le rossignol des vues animées

    Le rossignol des vues animées se déroule au cours des dernières années de la décennie 1890 alors que Zotique Lamy, bourgeois de Trois-Rivières, se lance dans l’aventure morale de devenir projectionniste ambulant de vues animées, dans un but profondément éducatif. Le long de son chemin, il rencontre Ninon de Sève, jeune adolescente française douée d’une puissante voix de soprano. Les deux font équipe. Zotique découvre une jeune fille très instinctive, menteuse à l’excès, vantarde, sans gêne et qui se met facilement en colère. Ninon a une autre particularité : elle est dingue des vues animées. Je crois que Ninon est un des personnages les plus délicieux de tous mes romans. L’extrait suivant montre l’amour profond que porte Ninon aux « images qui bougent », tout en révélant son caractère.

    Une ville importante comme Ottawa connaît bien les vues animées et les amateurs pourraient sourciller en apercevant les coupures dans celles du Lamitographe. Voilà pourquoi Zotique ne s’attarde pas au quartier commercial, avec ses théâtres et ses salles de spectacles. Ninon le retient par la manche en voyant dans la vitrine d’une salle d’amusement la mention « vues animées ». Aussi curieux que Ninon, Zotique entre et cherche en vain un écran. Le responsable lui désigne une machine curieuse, svelte à sa base et surmontée d’une grande boîte circulaire. Il lui explique le fonctionnement: il n’y a qu’à déposer cinq sous, mettre ses yeux dans l’ouverture et tourner la manivelle pour voir des images qui bougent. Ninon trépigne tout de suite d’envie. Zotique la somme de se calmer, pendant qu’il essaie l’appareil, du nom de mutoscope. La vue n’est pas trop claire et son image sautillante passe en boucle continue. On y voit deux boxeurs qui se cognent sans cesse dessus.

    « C’est du vol. Si c’est ça, la machine des Américains, je préfère mon projecteur français.

    - Je veux voir! Je veux voir!

    - Non, Ninon. Ce n’est pas un spectacle pour une petite fille de votre âge. Il y a des hommes nus et…

    - Hein? Vite! Vite! Je veux voir! »

    Zotique s’enlève de son passage, croise les bras et sourit, alors que Ninon tourne en vain la manivelle, ignorant que le temps autorisé a cessé. Il regarde une dizaine de machines semblables alignées militairement le long du mur. Touché par la candeur de Ninon, il consent à lui donner cinq sous, mais en la conduisant vers une autre machine, pour éviter que ses yeux se complaisent dans le spectacle violent et indécent des boxeurs. Ninon serre les poings, incapable de se calmer. Quand la pièce met la machine en marche, elle tourne d’abord doucement, puis plus rapidement, jusqu’à l’épuisement du temps.

    « C’était une danseuse! Elle avait une jolie robe et faisait des pas amusants en montrant ses jambes.

    - Quoi? Une femme qui montre ses jambes?

    - Puisqu’elle est une danseuse, c’est normal. Oh! Zotique! Je veux toutes les voir! Regardez ces machines avec des vues neuves!

    - Avec toutes ces machines, on dépense cinquante sous. C’est un attrape-nigaud. Et c’est amoral. Des jambes de femmes et des poitrines d’hommes! Les Américains ne connaissent aucune mesure! C’est un peuple décadent.

    - Juste une autre! Une autre! Je veux décader aussi!

    - Décader… Et ça se dit française…

    - Je vais être sage.

    - Non.

    - Espèce de roturier! Je vais me venger! »

    Ninon baisse les paupières, les relève pudiquement et susurre qu’il a raison. Ce ne sont pas des sujets sains et ces machines, où les images ne sont pas de qualité, ont été fabriquées par des gens sans scrupules désireux d’exploiter les aspects les plus vils de la nature humaine afin de détrousser les passants. Elle indique vite la porte de sortie à Zotique.

    « Il faut toujours montrer des vues éducatives ou informatives. Voilà la seule façon d’accomplir une bonne œuvre et d’être toujours les bienvenus dans les villes et villages. Le Lamitographe doit se créer une réputation de spectacle impeccable, s’adressant aux hommes, femmes et enfants de tous âges et de toutes conditions sociales. Quand j’achèterai de nouvelles vues, cet automne, soyez certaine que je me montrerai sévère sur le contenu des bobines. Elles devront correspondre entièrement à notre objectif.

    - Je pourrai vous aider à les choisir?

    - Si vous le désirez. Vous êtes un bon public.

    - Qu’est-ce qu’elles représenteront?

    - Vous comprenez pourquoi il nous faut toujours un sujet religieux. La compagnie new-yorkaise m’a écrit qu’il y a des vues sur les grandes capitales du monde entier et que même la reine Victoria a accepté d’être photographiée. Il y a des sujets sur les grands accomplissements techniques de notre temps, comme l’ampoule électrique.

    - J’ai tellement hâte de les voir! »

    En s’informant de gauche à droite, Zotique trouve une paroisse catholique et s’y rend en tramway. Ninon s’excite en prenant place sur la banquette du véhicule. Zotique détourne les yeux, croit que la fillette a le droit de s’amuser un peu. De toute façon, le responsable des billets la rappelle à l’ordre et Ninon fait rire les passagers en lui grimaçant dans le dos.

    Le prêtre irlandais ne se laisse pas convaincre par les arguments de Zotique, sans pourtant désapprouver entièrement le spectacle. L’homme de robe préférerait qu’il ne montre que la Passion du Christ. Il ne semble cependant pas vouloir trop s’en mêler et a la politesse de donner l’adresse de l’échevin du quartier, un important patron d’une manufacture de gants. L’homme est très enthousiaste face à la proposition. Dès demain, le Lamitographe pourra s’installer dans son grand magasin.

    « Est-ce que je peux aller me promener, s’il vous plaît? Il y a longtemps que je n’ai pas vu une grande ville et j’aimerais regarder les vitrines. Peut-être que je pourrai rencontrer d’autres petites filles.

    - Promettez-moi de revenir pour le souper. Monsieur McNamara et sa famille ont eu la bonté de nous inviter.

    - Je serai ici à quatre heures.

    - C’est très bien. Mais soyez prudente. »

    En quittant Zotique, des cornes poussent dans le front de Ninon. Elle court à perdre haleine jusqu’au poste de tramway et un véhicule la mène trop lentement vers l’arcade des mutoscopes. Elle y dépose des cinq sous à la queue leu leu, tourne la manivelle très lentement afin de bien voir tous les mouvements des personnages. Quand Ninon en délaisse un, elle ferme les yeux, pour mieux savourer le souvenir frais de sa gourmandise d’images. Ce que la jeune fille découvre est beaucoup plus excitant que les vues du Lamitographe. Elle éclate de rire en voyant un vagabond chasser un chien afin de coucher dans sa niche. Elle fait à nouveau connaissance avec sa danseuse qui, cette fois, sort d’une huître géante. Ninon sent son cœur gonfler et consacre vingt-cinq sous à ces seules images de la jolie danseuse. Dans un autre mutoscope, elle voit un homme embrasser une femme. Estomaquée par tant d’audace, elle remet vite l’argent dans la machine pour s’assurer de la véracité de cette scène.

    Ninon erre dans les rues, saoulée par tant d’images. Elle décide de chanter, tout en tendant discrètement la main. Avec les quelques sous ainsi récoltés, Ninon s’empresse de retourner voir le baiser, puis la danseuse. Elle constate qu’il ne lui reste que l’argent nécessaire pour le tramway. Que faire? Regarder encore dans les machines ou retourner chez les McNamara en marchant? Il fait si beau! Elle déambule doucement, les yeux mi-clos, s’imagine à la place de la femme voyant arriver ces lèvres masculines. Comme promis à Zotique, Ninon revient à l’heure voulue.

    « J’ai vu des merveilles chez un orfèvre, puis des belles chaussures. Je les ai essayées et j’ai fait ma grande dame en disant que je reviendrai avec mon père, un duc français qui possède un château avec un pont-levis et qui est en visite à Ottawa pour discuter avec le ministre en chef du Canada.

    - Ninon, le mensonge…

    - C’était juste pour rire et essayer des chaussures. Si j’avais menti gravement, je ne vous le dirais pas.

    - Vous avez raison. J’exagère un peu.

    - Mais ces merveilles que j’ai vues, jamais je ne pourrai les oublier.

    - Un jour, vous aurez des bijoux. Je vous le promets.

    - Surtout une perle qui sort d’une huître. »


    votre commentaire