• Manuscrit : Gros Nez

    Publication : Gros-Nez le quêteux

    Nous voilà en 1899 et Gros Nez le quêteux termine un autre hiver de travail dans un camp de bûcheron. C’est difficile de parcourir les routes au cours de la saison froide, alors le vagabond accepte quelques emplois. Le climat du camp est rudement masculin, et pourtant, une sensibilité pudique anime plusieurs bûcherons, ayant recours à l’inconnu qui possède deux trésors : il sait lire et écrire.

     

     

    Han ! Han ! Et de la vigueur, en voilà ! Gros Nez a toujours pensé que les chantiers de coupe de bois étaient d’interminables démonstrations de vanité masculine : toujours celui qui coupera le plus d’arbres, en transportera le plus grand nombre, qui mangera davantage que tous les autres afin de donner naissance à des légendes futiles et propres à un seul hiver. Avec un peu de chance, une de ces légendes, sur une centaine, franchira quelques saisons et sera déformée avec le temps. Beaucoup d’hommes aiment à raconter les exploits d’un bûcheron géant de 1850, mais il a sans doute grandi au fil des décennies, si bien qu’on en parle aujourd’hui comme mesurant huit pieds.

     

    La nuit venue, les gros méchants loups se transforment en chiots et ceux qui parlent en dormant – leur nombre est impressionnant ! – deviennent des romans mélodramatiques pour la plus grande joie des insomniaques. Le matin venu, il n’en reste plus rien. " T’es malade dans la tête ? Je n’ai jamais dit une telle chose ! Tu me prends pour une femme ? " Ces récits involontaires présentent la sensibilité féminine, laissant deviner à Gros Nez que les hommes, tous les hommes, ont des cœurs aussi fragiles que ceux des épouses et fiancées laissées dans les maisons de ferme ou dans les villages.

     

    Ceux qui n’ont pas honte de leurs sentiments sont les analphabètes, qui doivent faire lire leur courrier par les autres, bien qu’ils choisissent un seul lecteur, avec le plus grand soin. Rien de mieux que l’homme qu’ils ne reverront pas l’an prochain ou dans le canton : Gros Nez. Le quêteux est ainsi devenu le secrétaire romantique de six hommes, qui se montrent sous leur vrai jour, même si quatre d’entre eux rougissent lors des séances de lecture ou d’écriture.

     

    " Écrire une lettre à ta blonde dans les bécosses ! Honnêtement, hein !

    - Est-ce qu’elle va le savoir, où ça a été écrit ?

    - Non.

    - Alors quoi ? On est tranquilles, ici, quêteux. Tu comprends, je ne veux qu’aucun gars ne soit au courant et dans les bécosses, on est certains d’avoir la paix.

    - À moins qu’un homme ait une envie de…

    - Écris, écris, Gros Nez.

    - Que veux-tu lui dire ?

    - Que je l’aime. Cependant, que ça reste entre toi et moi ! Ne le dis pas aux gars !

    - Ça va demeurer entre nous et les bécosses.

    - Commence par : cher amour. C’est bien, ça ?

    - Très beau.

    - Ensuite, tu donnes de mes nouvelles : je travaille très fort, j’économise pour notre futur mariage, le contremaître est content de moi, je…

    - Sauf hier.

    - Ça, t’en parles pas. Écris ! Pendant ce temps, je vais penser à des mots sucrés qui vont lui faire plaisir. "

    Le courrier n’arrive qu’à toutes les deux semaines. La distance est longue à franchir et une tempête peut ralentir l’Indien engagé pour faire la navette entre la côte et le camp de bûcheron. Les lettres sont attendues avec plus d’envie que les paies. Que peuvent faire ces hommes avec de l’argent au cœur d’une forêt ? Par contre, des nouvelles " d’en bas " réchauffent les cœurs refroidis.

     

    " J’ai reçu une lettre, Gros Nez. Elle a répondu à celle qu’on a écrite dans les bécosses.

    - Tu veux que je te la lise.

    - S’il te plait, mais dans un coin discret. "

    L’amoureuse parle de la vache familiale très malade, de son grand-père courbant de plus en plus, de son petit frère qui a mis la main sur un rond de poêle. Elle recommande au jeune homme de ne pas prendre froid, de se chausser comme il faut, de ne pas répéter les blasphèmes que les bûcherons se permettent quand éloignés de la douceur féminine.

    " Ça fait du bien en tabarnaque, une lettre comme ça.

    - Je n’ai pas terminé. Il y a un post scriptum.

    - Hein ? Du Latin ?

    - Il s’agit d’une petite note additionnelle. Elle écrit : Je panse à toé avec toute mon keur pis mon amourre.

    - Hostie que je suis content ! Qu’est-ce que je ferais sans toi, Gros Nez ?

    - Pourquoi est-ce qu’un grand garçon de vingt ans comme toi ne sait ni lire ni écrire ? On n’est plus à l’époque de nos grands-parents.

    - Mon père m’a retiré de l’école parce que la maîtresse l’avait traité de cochon. Je te demande pas comment ça se fait qu’un quêteux sache lire, écrire et parler avec des grands mots savants ?

    - Privé, mon ami ! Un quêteux doit garder ses secrets.

    - D’accord ! Ah là, je me sens plein d’amour ! "

    Les loups soupirent, silencieux, la plus récente lettre balançant dans leurs mains. Ceux qui en sont dépourvus font les cent pas, jaloux, y allant de mensonges surgissant du néant. " Si je voulais, j’en aurais trois ou quatre, des blondes ! Toutes les filles du canton m’aiment ! Je ne suis pas né pour les chaînes. " Le lendemain, à l’ouvrage, les chanceux ayant reçu une lettre murmurent entre eux quelques nouvelles, sans oublier de souligner les mots doux.

     

    " Mon petit porcelet parfumé ?

    - Répète ça à un autre et je t’égorge, le quêteux!

    - Je ne le dirai pas. J’ai été un peu surpris par ce compliment.

    - J’aurais dû fermer ma gueule.

    - C’est beau, un porcelet. Pour le parfum, ils savent très bien se débrouiller entre eux. Elle te le dit à l’oreille ?

    - C’est arrivé.

    - Chanceux ! J’ai déjà entendu : mon gros nounours de magasin.

    - Ridicule ! Je t’ai dit ça en toute confiance, Gros Nez. Ne me trahis pas.

    - Tu veux te marier ?

    - L’an prochain, si tout va bien. Elle a déjà un beau trousseau. Tout ce qu’il faut pour tenir maison. J’économise. Bon ! Travaillons, maintenant ! "

    La vie redevient normale jusqu’à l’arrivée du prochain sac de lettres. Cependant, quand les premiers signes du printemps se manifestent, les hommes deviennent intenables, nerveux, particulièrement ceux dont l’épouse était au début d’une attente lors de leur départ, en novembre dernier. Les célibataires font la drave, regardés avec envie par les fiancés et les mariés. L’épouse ou l’amoureuse ne veut pas que leurs hommes prennent le risque de danser sur les billots flottant dans l’écume de la rivière.

     


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  • Publication : Des trésors pour Marie-Lou

    Isabelle est séropositive. La voilà se prenant d’affection pour un gros chat du nom de Calcium, appartenant la jeune femme où elle habite comme colocataire, en compagnie de Marie-Lou. Grande part de réalité dans cet extrait : le chat ressemble comme deux gouttes d’eau à un matou que j’ai eu au cours des années 1980. Quant à l’anecdote du couvercle de la conserve de nourriture, cela m’est arrivé. Des trésors pour Marie-Lou a été publié au Québec en 2003 et est devenu depuis mon roman le plus difficile à trouver… L'illustration ci-haut présente deux épreuves pour la page couverture. Celle de gauche sera choisie.

    Isabelle et Marie-Lou aiment bien le chat Calcium, plus sympathique que sa maîtresse. Cette boule de poils ronronne dès qu’on la regarde, fait le dos rond, se frotte contre les jambes de Marie-Lou et miaule à Isabelle aussi adroitement qu’un bluesman des bas-fonds de Chicago. Elles lui lancent une balle chiffonnée et Calcium court, virevolte, saute, boxe la balle avec ses tampons de pattes, avant d’y planter ses griffes pointues. Parfois, quand on le surprend, il lève de terre les quatre pattes à la fois, ce qui fait rire follement Isabelle. Calcium aime l’attention portée par ces deux nouvelles bipèdes, alors que sa patronne est trop occupée avec la télévision pour jouer avec lui. Isabelle a pris l’habitude de lui chatouiller le bedon, et Calcium se venge en lui griffant les mains, produisant ainsi des petits trous sanguinolents qu’Isabelle est obligée de désinfecter à chaque occasion. Ne pouvant se passer de ce jeu, Isabelle le pratique maintenant en portant des gants, ce qui plaît au chat. L’animal réalise qu’il peut griffer avec plus de fermeté sans risquer de se faire sermonner. Isabelle le retourne sens dessus dessous, le lance à Marie-Lou, lui permet de jouer avec ses cheveux et pose ensuite son oreille sur son ventre pour se faire bercer par l’éternel mystère du ronronnement félin.

    Je renifle et j’éternue. Je suis certaine que la cochonnerie qui m’habite vient de décider que je suis maintenant allergique aux poils de chat. Quand je ne suis pas à la maison, je me sens mieux. Aussitôt en présence de Calcium, ça me reprend. C’est peut-être idiot de ma part, mais je fais semblant de ne pas y penser, je m’efforce de ne pas en parler, surtout pas à mon médecin. Je l’aime, mon Calcium! Il est si sexy et merveilleux! Petite, je n’ai jamais eu d’animaux, parce que mes parents disaient qu’ils coûtaient cher en nourriture et qu’ils avaient besoin de chaque dollar pour payer le câblodistributeur et leurs billets de loterie. Ils craignaient aussi qu’un chien confonde la télécommande avec un os. J’enviais tellement les fillettes du quartier quand elles passaient sur le trottoir avec leurs petits poilus. Marie-Lou a eu brièvement un chien, qui est mort écrasé par une chaîne stéréophonique sur roues. Sa mère ne lui en a pas acheté un nouveau, parce qu’elle détestait ramasser les poils sur ses divans. Alors, Marie-Lou et moi, nous l’adorons, notre chat! Quand nous nous couchons, il s’installe entre nous et nous fait rêver avec ses ronronnements. Quand je suis seule, il vient s’étendre sur mes feuilles, ou se couche sur mon ventre lorsque je suis assise pour la lecture. Je le prends et je me mire dans ses merveilleux yeux. Puis j’éternue et je renifle. Mais j’ai tant besoin de son affection! Il est mon back door man, mon hoochie coochie cat!

     

    Isabelle enlève le couvercle de plastique de la boîte de conserve de nourriture pour chat, ne se rend pas compte que la languette métallique est toujours en place et, dans son empressement, se la plante violemment dans la main. Elle crie, court dans le passage, se sent refroidir et tombe sur le plancher. Le bruit de la chute fait accourir Marie-Lou qui se cache la bouche avec ses doigts quand elle voit tout ce sang couler de la main d’Isabelle hors de souffle, les yeux tournant sur eux-mêmes, alors que le chat se frotte contre elle pour se faire nourrir.


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  • Publication : Contes d'asphalte

    Au cours de son enfance, impressionné par les récits du quêteux Gros Nez, Roméo inventait des histoires afin de plaire à sa petite soeur Jeanne. Adulte, il sera romancier et journaliste. Des malheurs subis pendant la Seconde Guerre mondiale rendent l’homme aigri. Motivé par le sans-gêne insolent de sa fille Carole, Roméo repend peu à peu goût à la vie et à l’écriture. Carole, venant de donner naissance à un petit garçon, voit son père la surprendre avec une histoire inédite, semblable à celles qu’il écrivait au cours de sa jeunesse. Il y a douze histoires semblables dans Contes d’asphalte (Publié au Québec en 2001) et une autre dans Des Trésors pour Marie-Lou (2003) 

    Qu’est-ce que tu veux entenre, Martin? Peut-être veut-il savoir d’où il vient. Il doit se sentir seul au monde, entouré de tous ces adultes. Il était si bien dans le ventre de sa mère. Tout baignait dans l’huile! C’était le confort total, sans neige, ni soleil, sans pluie, ni vent. Et gratuit, de plus! Il se nourrissait sans mal, dormait très bien et faisait sa petite gymnastique qui émerveillait ses parents. Et par quelle violence la nature l’a-t-elle expulsé de ce paradis! Et maintenant, rien n’est plus pareil! Il y a le froid de l’hiver, comme il y aura la chaleur de l’été. Quand tu lui fais prendre son bain, tu crois que c’est agréable pour lui? Quand tu lui donnes à manger, sans lui présenter le menu? Et tous les guilis de ses tantes et les areuh de ses oncles? Il n’y comprend rien, ce pauvre Martin! Il doit juger tous ces adultes idiots de tant grimacer devant lui. Non, vraiment, ce n’est pas rose, la vie à l’extérieur. Sa seule consolation, en venant au monde, a été son inscription instantanée à la Grande Confrérie des Bébés. C’est une association très saine et hautement morale, où tous les bébés se retrouvent pour discuter de leurs problèmes, sucer leurs pouces, ou faire un concours du plus gros tas. Ça, c’est la vraie vie de bébé! Ce sont des sujets que les bébés comprennent tellement bien! Ton grand-père Roméo, petit Martin, a aussi fait partie de la Grande Confrérie des Bébés, tout comme ma petite sœur Jeanne et mon géant de frère Adrien. Même ta maman Carole en a fait partie, mais elle ne s’en souvient pas. Tu connais le règlement, n’est-ce pas? Aussitôt qu’un bébé prononce son premier mot, il est exclu à vie de la Grande Confrérie des Bébés et il en perd automatiquement tout souvenir. Mais comment puis-je m’en rappeler, moi qui suis ton grand-papa tout plissé? Suis-je un vieux bébé? Non, pas du tout. Je vais te dire pourquoi je m’en souviens, pourquoi je suis le seul adulte qui puisse t’en parler. D’abord, la Grande Confrérie des Bébés accueille tous les enfants naissants, et leurs parents, bien sûr, ignorent ceci. Oh! il le sait! Regarde-le me sourire, Carole! Ce petit Martin d’amour est au courant de tout! À son âge, il a probablement assisté à une douzaine de réunions. Est-ce que c’est comme à mon époque, petit Martin? Oui! Bien sûr! C’est toujours la nuit, n’est-ce pas? Certes! La nuit, quand les papas et les mamans croient que les bébés dorment, une magnifique petite fée bébé se glisse près des berceaux et, d’un coup de cil magique, fait pousser des ailes aux nourrissons. Alors, gaiement, ils s’envolent tous vers le local de la Grande Confrérie des Bébés, là-haut, sur le plus lointain nuage que même l’œil des parents ne peut voir, même s’il est argenté. Et alors, c’est la fête que tu connais, Martin. Est-ce qu’il y a encore des conférences sur les grands problèmes des bébés? Oui? Dans mon temps, j’avais été très impressionné par un bébé savant, nous parlant du rude problème des seins des mamans qui… enfin! je ne t’en parlerai pas, car j’imagine que ce drame a été réglé depuis, surtout avec la popularité du biberon en verre. Et puis, cette fois où une érudite fille bébé nous avait donné des bons trucs pour que les grands nous chantent nos airs favoris, avant le coucher. Je te raconterai cela une autre fois. Quand les réunions se terminent, les bébés réintègrent leurs corps et, tristes, se mettent à pleurer. Les mamans croient alors que vous avez faim ou chaud, que vous percez vos dents. Quelles naïves! Vous pleurez, évidemment, parce que vous avez hâte à la prochaine réunion de la Grande Confrérie des Bébés! Oh! je m’éloigne de mon sujet, petit Martin. Tu veux savoir pourquoi je suis le seul vieux à me souvenir de ces instants merveilleux, sur notre nuage argenté? Vois-tu, j’étais un bébé très ordinaire, pas très actif dans la Grande Confrérie, je dois avouer, même si j’aimais mettre mon grain de sel dans les discussions sur les méthodes pour pleurer. Mais à chaque nuit, j’avais tellement hâte que la jolie fée bébé vienne me faire pousser des ailes, afin que je puisse voler près d’elle vers tu sais où. Je crois bien que j’étais amoureux de la petite fée! Comme elle était belle, avec ses jolis cheveux noirs, ses grands yeux scintillants comme des billes! Je volais toujours près d’elle, pour mieux l’admirer. Cette nuit-là, la petite fée m’a fait l’honneur d’être le premier bébé à l’accompagner. Nous venions tout juste de partir quand, soudain, un grand vent impoli nous a surpris et nous a fait tomber sur la Terre, près de la rivière Saint-Maurice. Je m’en étais bien sorti, mais les ailes de la pauvre petite fée étaient brisées, si bien qu’elle ne pouvait plus s’envoler pour aller chercher les autres bébés de Trois-Rivières! Comme elle était triste, pleurant comme un véritable bébé. Que faire pour l’aider, quand on est si petit? Pendant qu’elle continuait à verser des torrents, près d’un grand chêne, je cherchais une solution sans la trouver! Et je ne voyais personne pour m’aider! Du moins, jusqu’à ce que je rencontre… Qui pouvais-je rencontrer, en pleine nuit? Bien sûr, monseigneur le hibou! À vrai dire, il n’était pas très content de voir deux bébés braillards envahir son coin de forêt. «  Monseigneur le hibou, pardonnez notre intrusion dans votre belle forêt, mais voyez cette pauvre petite fée bébé aux ailes brisées, qui ne peut s’envoler vers le grand nuage argenté de la Grande Confrérie des Bébés. Dans leurs chaumières, tous ces bébés attendent notre arrivée! Que faire, monseigneur le hibou, vous qui possédez toute la sagesse de ce boisé?  » Le hibou, furieux, m’a sommé de me taire! Ce qui, évidemment, m’a fait pleurer encore plus. Le seul moyen de se débarrasser de moi et de la petite fée, afin de retrouver le calme de son royaume, était de nous aider. Alors, monseigneur le hibou m’a révélé le plus grand secret du monde des hiboux : l’existence d’un arbre à fil d’ailes! Un seul arbre dans tout l’univers! Alors, en compagnie du hibou, je m’étais envolé au fond de la forêt enchantée. Ah! ce voyage! Comme j’en garde un bon souvenir! Tout était si beau, de là-haut! Les lumières, les lacs, les cours d’eau! Si jolis! Tu sais très bien, petit Martin, comme le paysage est magnifique quand on a des ailes! Mais la nuit prochaine, fais un détour vers la forêt enchantée des hiboux, tu verras comme le coup d’œil en vaut la peine! Bon! Revenons à mon histoire! Monseigneur le hibou m’a aidé à transporter une bobine de fil d’ailes, que monsieur l’arbre a bien voulu nous donner en retour d’une chanson. Nous voilà à nouveau sur le bord du Saint-Maurice et, avec des aiguilles de sapin, j’ai réparé les pauvres ailes brisées de notre amie le bébé fée. En peu de temps, nous avons pu nous envoler, sous le regard heureux de monseigneur le hibou, si fier d’avoir pu nous donner un coup de main et fort content de retrouver le calme de sa forêt. Nous avons eu le temps pour faire pousser des ailes à tous les bébés de Trois-Rivières et de participer à une autre nuit merveilleuse sur le grand nuage argenté de la Grande Confrérie des Bébés. Reconnaissante, la jolie fée a désiré me récompenser avec de la purée au bonheur, une tétine en or, des couches en dentelle et d’autres trésors de cette nature, mais je lui ai dit que la seule vraie récompense qui ferait battre mon cœur serait le souvenir éternel de ses beaux yeux de billes, de ses merveilleux cheveux noirs. Et la bonne fée bébé, après m’avoir embrassé, a donné un coup de cil pour que mon souhait devienne réalité. Et, depuis, chaque nuit, avant de m’endormir comme un bébé, je vais voir par ma fenêtre et je peux apercevoir, avec envie, tous ces bébés s’envolant vers le nuage argenté, guidés par la plus jolie petite fée bébé que l’on puisse imaginer. Voilà pourquoi je me souviens de tout, mon petit Martin! Mais, je t’en prie, garde le secret! La nuit prochaine, quand à ton tour tu t’envoleras pour la réunion de la Grande Confrérie des Bébés, ne dis à personne que ton grand-père Roméo connaît tout de vos activités! Ce sera un secret entre nous, jusqu’au moment où tu diras maman et papa, et que tu deviendras, comme tous les bébés, simplement un enfant de plus. 


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  • Publication : Contes d'asphalte

    Toute la seconde partie de Contes d’asphalte est consacré à la vie d’un petit garçon, Martin. Volontairement, j’ai attribué à Martin des souvenirs idéalisés de me propre enfance. Dans l’extrait suivant, Martin nous parle de l’école, de son ennemi Gladu, de ses fidèles amis et de la raison de vivre de tous les enfants : jouer. Contes d’asphalte a été publié au Québec en 2001. 

    Gladu me fait une grimace. Il pourra passer le reste de sa vie à se vanter d’être le champion de la tague malade, mais mes amis et moi sommes prêts à le rencontrer n’importe quand pour un tournoi de quatre coins. «  Silence dans les rangs!  » de claironner mademoiselle Huguette. J’obéis. Pourquoi lui désobéir? Elle est si belle! Quand on lui fait un compliment, elle rougit. «  Vous êtes bien belle ce matin, mademoiselle.  » Rouge, que je vous dis! Et puis, elle est si parfaite, mademoiselle Huguette. L’an dernier, j’avais eu mademoiselle Montplaisir, qui ne m’a pas apporté beaucoup de plaisirs, puis en deuxième année, comble de malheur, j’avais eu le frère Bovril. C’est toujours plus intéressant une maîtresse qu’un frère. La première année, j’aime mieux ne pas trop m’en souvenir. Ma mère, elle-même une ancienne maîtresse d’école, me parlait avec tant de bien de l’instruction que j’étais pressé de comprendre tout le plaisir qu’elle éprouvait à lire. Alors je suis entré à l’école plein d’enthousiasme et, dès le premier jour, la maîtresse a frappé un gars sur le bout des doigts avec une grosse règle aux extrémités en métal. Tu parles que j’ai eu peur! Comme tous les autres, au cours des trois mois suivants. Je me tenais tranquille, tellement j’étais effrayé. Une fois, je suis tombé dans la lune et la maîtresse m’a donné une taloche derrière la nuque et mes lunettes ont volé sur le plancher en se brisant. Mes parents sont arrivés en courant à l’école, brandissant les poings. Comme ils n’étaient pas les seuls à se plaindre, le premier ministre de la commission scolaire a congédié cette maîtresse Grenier monstrueuse. À sa place, ils ont mis le frère que les plus grands surnommaient «  La strappe  ». Le reste de l’année scolaire s’est déroulé calmement. Très calmement… Alors, après une année de terreur et deux autres un peu fades, j’ai enfin le goût d’apprendre grâce à mademoiselle Huguette, si belle et si rouge. Un ange! J’aimerais bien l’épouser, si elle veut bien m’attendre.

    À l’école, il y a l’arithmétique, la géographie, la bienséance, la flûte à bec, la gymnastique, l’histoire du Canada, le catéchisme et le français. J’aime surtout le français, héritage de ma mère la lectrice et de mon grand-père Roméo, qui a déjà publié des vrais livres pleins de mots. Connaître chaque mot pour comprendre toutes les histoires, il n’y a rien de plus merveilleux! Mais c’est bien plus difficile pour moi d’en inventer des bonnes sans faire des phôtes d’aurtograffe et de participe trépassé.

    Et puis, à l’école, il y a les gars! Ah! les gars! J’en connais tellement plus depuis que je vais à l’école. Avant, il n’y avait que ceux de la rue Pelletier. Maintenant, il y a ceux des rues Sainte-Marguerite, Baillargeon, du boulevard Normand et de toutes ces artères. Il y a diverses sortes de gars : le gros Plourde, le grand Therrien et le petit Carignan. Des blonds, des bruns, des noirs, des grandes dents, des lunettes, des picotés, des pâles, des filles, des joufflus, des bums, des morveux, des saints. Des Normand, des Guy, des Jean à profusion. Des Francœur, des Marcotte, des Boileau, mais un seul Len Sawyer, qui n’est même pas un vrai Anglais.

    Il y a les frères, les maîtresses, le salut au drapeau, la messe du premier vendredi du mois, le piano de la salle de récréation, le tableau noir qui est vert, la cour, les filles de l’école voisine de qui on va rire. C’est beau, l’école! Mais par-dessus tout, il y a les gars! Ah! si tous les gars du monde décidaient d’être copains et partageaient, main dans la main, le bonheur serait pour demain! Mais parfois, malgré notre sainte religion, le malheur réussit à nous rejoindre même à l’école. Il y a des clans, des bandes. En première année, quand j’ai constaté que Gladu était dans ma classe, je lui ai immédiatement montré mes bonnes intentions en lui présentant la main droite. Il a craché dans la sienne et me l’a tendue. Maudit Gladu sale.

    Gladu a un frère plus jeune, qui s’appelle aussi Gladu. Ils habitent la rue de Ramsay, juste derrière la nôtre. C’est la meilleure raison du monde pour être ennemis, même si depuis le début de l’école, les frontières des rues tendent à disparaître. Mais tout notre passé ne peut s’effacer aussi facilement! Grand-père Roméo me dit que ma situation est un peu normale, rappelant qu’à mon âge, il ne pouvait tolérer la présence dans son quartier d’une famille du nom de Trottier. Plus de cinquante ans plus tard, je sens encore sa rage quand il évoque la fois où un Trottier avait volé le carrosse contenant sa petite sœur Jeanne. Comment pourrais-je alors oublier que Gladu m’a poussé dans une flaque de boue, le 5 octobre 1953, à onze heures douze du matin?

    Le père de Gladu travaille à la Wayagamack, alors que tous les bons pères de famille normaux, comme le mien, sont des ouvriers de la C.I.P. Juste le nom de Wayagamack me répugne! Gladu, tu pues la Wayagamack! Sa mère est bizarre. Quand on va à leur maison, elle nous interdit d’entrer et nous devons attendre dans le portique. Nous regardons par la fenêtre pour apercevoir un plancher impeccablement ciré, des meubles excessivement propres et des objets étincelants. Madame Gladu a peur que nous salissions tout en entrant dans sa maison. On ne peut même pas jouer dans sa cour, car elle craint qu’on ne la salisse. Si elle prenait autant de soin à élever son plus grand, ce serait parfait! Gladu a sa bande de la rue de Ramsay. Tous des costauds, des pas beaux, des baveux qui capturent des grenouilles pour les faire fumer et exploser. Souvent, ils se postent à l’entrée de la rue et refusent de nous laisser passer, alors que les gens de la rue Pelletier sont accueillants et chaleureux. Le petit frère de Gladu vient d’entrer à l’école en même temps que mon frère Marcel. Dès le premier jour, il lui a donné une jambette. «  Maudit Comeau de la rue Pelletier!  » Alors me voilà obligé d’être le policier de mon frérot, moi qui ne suis ni musclé ni batailleur. Un de ces matins, la Wayagamack va brûler et toute la famille Gladu va déguerpir du quartier Sainte-Marguerite. Ce jour-là, il y aura des fleurs, de l’allégresse et du Coca-Cola pour tout le monde. Le seul avantage que je trouve à Gladu est que nous n’avons jamais de problème à trouver une équipe ennemie quand vient le temps du hockey et du baseball.

    À l’école, l’automne, nous jouons à la tague, aux quatre coins, au yo-yo, mais l’hiver venu, c’est le ballon coup de pied qui devient notre sport national. Il nous arrive aussi de nous agglutiner près des clôtures pour crier des noms aux filles, mais j’ai tendance à oublier ce sport depuis que mademoiselle Huguette est ma maîtresse. Je ne voudrais pas qu’elle me prenne pour un mal élevé, sachant qu’elle ne comprendrait pas qu’insulter les filles est très sain pour un garçon de mon âge. C’est la première année que Richard, Daniel et Junior sont dans la même classe que moi. Comme je suis petit et myope, je suis le premier devant le bureau de mademoiselle Huguette, ce qui me permet de mieux l’aimer. Richard, le chanceux, est installé près d’une fenêtre, et Junior à quatre pupitres du mien. Daniel est placé juste devant Gladu, qui en profite pour l’inonder de bouts d’effaces mâchées. Maudit Gladu sale.

    Je ne connais pas de meilleurs gars au monde que mes trois amis. Entre eux et moi, c’est pour la vie. Richard est fort et casse-cou. C’est un aventurier, un homme sans peur, un Tarzan. Il est très drôle et bouge tout le temps. Son père est mort quand il était bébé et sa famille n’est donc pas très riche, devant vivre du salaire de ses deux grandes sœurs qui travaillent à l’usine de textile de la Wabasso. Sa mère fait des ménages. Richard envie souvent mes jouets, mais grâce à lui, j’ai appris qu’on peut s’amuser avec peu. Daniel est grand et maigre. Il a une bouche large et sourit tout le temps. Il est capable de faire bouger ses oreilles par la seule force de ses muscles, truc qui fait hurler de peur les fillettes, mais qui fait rire les gars à gorge déployée. Junior est petit, presque microscopique. Il joue du piano. Chaque soir, à sept heures, il est obligé de suivre sa leçon de piano, pendant que nous l’attendons pour nos aventures. Toutes les mères du quartier sont passées par sa maison pour l’entendre. À chaque Noël, à la séance de l’école, Junior est obligé de faire son numéro de pianiste devant les parents. L’an dernier, son spectacle avait été coupé parce qu’il y avait des sandwichs dans son piano. Ne pouvant enfoncer les touches, il avait cessé tout de suite, salué la foule avant de retourner à sa place. Sa démonstration avait eu un succès monstre et Junior était devenu le premier musicien du monde à faire un triomphe sans jouer une seule note. Puis Junior est très savant, à l’école. Il nous fait pisser de rire quand il récite le verbe vomir au subjonctif plus-que-parfait.

    Tous les quatre, nous nous complétons à merveille. Richard et Daniel nous protègent, Junior et moi, et en retour, nous les aidons à mieux organiser leur vie. Je suis leur chef. Je n’ai jamais demandé à l’être, mais notre amitié les a toujours poussés à me considérer comme le décideur. Pour jouer, ils se rencontrent chez moi et me demandent en chœur : «  À quoi on joue, Martin?  » Souvent, ils ont une idée bien précise de ce qu’ils veulent faire, mais ils ont quand même ce besoin de tout me demander. Les jeux ne manquent pas sur le grand échiquier trifluvien. Chaque rue, chaque parc, chaque lieu est une occasion de jeu. Nous avons tous des terrains que nous transformons en jungle, en champ de bataille, en désert, en continent inconnu et dangereux. Nous avons nos véhicules pour nous déplacer : nos bicyclettes et nos torpédos. Nous possédons des armes, des camions, des automobiles, des outils, des boîtes, des pots de verre, nos animaux. Nous disposons de mitaines de baseball, de bâtons de hockey, de ballons pour le coup de pied. Nous avons notre O.T.J. et les grands événements internationaux de Trois-Rivières comme l’Expo, les concerts au parc Champlain et les parades de la Saint-Jean-Baptiste. Il faut vraiment être crétin pour s’ennuyer! Mes journées sont tellement pleines! J’ai appris une bonne chose de maman : elle écrit tout ce qu’elle doit faire dans une journée. J’ai, moi aussi, un calepin où chaque jeu est élaboré. C’est sous ma gouverne que s’organisent tous les importants tournois sportifs du quartier.

    J’aime jouer à la cachette. Je suis né pour jouer à la cachette. La vie est une perpétuelle cachette. Depuis ma jeunesse, j’ai toujours adoré me faufiler dans des endroits inaccessibles où je me sens tranquille, en paix, pouvant lire mes Mickey à la lueur d’une lampe de poche ou me lancer dans une grande conversation de singe en peluche avec Coco. J’aime particulièrement les dessous de lits et de galeries, ainsi que le fond des placards. Je connais un gars, Daniel – pas mon ami, un autre Daniel – dont le père a un magasin avec un sous-sol servant d’entrepôt. Parfois, il nous invite à jouer à la cachette dans ce lieu. C’est fantastique! Ceux qui doivent se cacher ont cinq minutes pour le faire. Après, les gars ferment la lumière et tout devient d’une noirceur opaque, mystérieusement douce. Ceux qui nous cherchent ont droit à une toute petite lampe de poche. C’est vraiment palpitant! Une fois, Daniel a mis une heure pour me trouver. Il avait coincé mes amis depuis longtemps et ils commençaient à croire que j’étais mort. Je m’étais écrasé dans le coin le plus reculé et avais mis six boîtes devant moi. Quand ils rôdaient près de mon trou, je retenais ma respiration pour ne pas me faire entendre. Les gars auraient dû remarquer que je ne me cache jamais dans les hauteurs. Ils me cherchaient quand même le nez dans les airs alors que j’étais à leurs pieds. Depuis cette partie historique, nous jouons de moins en moins à la cachette, car les gars savent que je gagne tout le temps, ce qui devient ennuyeux pour eux.


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  • Publication : L'Héritage de Jeanne

    L’adolescente Renée Tremblay et son imposant groupe d’amies profite de l’absence de ses parents pour organiser une fête privée au début de l’année 1942, avec la présence de la grande soeur Simone comme chaperon. L’Héritage de Jeanne a été publié en 2000, au Québec.  

    Histoire de débuter l’année 1942 de bon pied, je réunis mes disciples pour un verre de vin à l’amitié et à l’entente. Nous le levons à notre cause et à la bonne résolution de toujours demeurer unies. Puis nous le déposons et dansons le Chattanooga Choo Choo avec nos williams. Gaston joue de la trompette, accompagné par Woogie au piano. Chou, Écarlate et Gingerale imitent les Andrews Sisters, Coca-Cola sans rhum entre leurs mains. Rocky fait le pitre avec quelques williams, dont deux qui connaissent très bien des numéros d’Abbott et Costello, les nouveaux comiques à la mode. Dans un coin de notre salon, ma jeune et toujours trop sage sœur Carole assume pour la première fois ses quatorze ans en participant à notre fête, un jeune william à ses côtés, habillé comme un dimanche d’été et avec les cheveux militairement en brosse. Je devine qu’il collectionne des papillons. Sans doute que Carole trouvera plaisir à lui révéler en latin le nom de ses bestioles épinglées sur un tableau de liège.

    Comme mes parents sont partis avec Bérangère et grand-père Joseph pour visiter tante Jeanne à Ottawa, Simone et son mari François nous servent de chaperons, ce qui nous laisse un peu plus de liberté pour notre réception. Puce porte une robe longue, essayant d’être Carole Lombard. Sousou sert les boissons gazeuses dans des verres à champagne et Divine s’occupe du vestiaire. Jouer à vivre un film de Hollywood nous amuse. Comme nous ne savons pas ce qui se passera tout au long de cette nouvelle année, nous fêtons comme à la veille de la fin des temps. Les seules absentes sont Broadway, qui reçoit Hector en permission, et Mademoiselle Minou, qui n’aime pas l’idée «  de se faire croire qu’on est des filles de riches  » en participant à une réception au lieu d’une veillée du temps des fêtes. Qu’elle aille se perdre dans un champ de patates! Peut-être qu’en décembre prochain, certaines d’entre nous seront mariées. Au début de la vingtaine, nous avons toutes nos sweet officiels, sauf Sousou, Écarlate et Puce. Mes trois célibataires ont bien su résister aux avances des kakis en congé et des soldats trifluviens qui descendent des trains pour les fêtes et se précipitent vers tout ce qui porte jupon. Pour qui nous prennent-ils? Pour des poissons prêts à mordre à leur hameçon?

    Sousou a préparé des amuse-gueule qu’elle surnomme «  croquettes polynésiennes avec un soupçon de caviar de la grande Russie des Tsars  ». Ça fait beau! En réalité, ce sont des biscuits soda avec du fromage fondu. Elle ne quitte pas son comptoir de délices, même pas pour accepter l’invitation d’un william pour danser. Tout va rondement jusqu’à ce qu’on sonne à la porte. Divine, responsable du vestiaire, ouvre puis sursaute en voyant Grichou (et ses dents neuves). «  Y a une fête, que Rocky m’a dit?  » Que pouvait-elle faire? Lui fermer la porte au nez? Un silence l’accueille. On le regarde avec crainte. Il part s’asseoir près d’Écarlate, qui se met à trembler des genoux.

     

    «  Pourquoi l’as-tu invité, Rocky?

    — Parce qu’il est mon ami, qu’il a promis de se comporter comme il faut et qu’il est aussi contre la guerre, comme nous tous!

    — Bon! Bon! Ne hurle pas!

    — Toi et les préjudices.

    — Préjugés! Et puis, je n’en ai pas! Mais j’ai toujours en tête ce samedi soir du 21 décembre 1941, à huit heures vingt-deux minutes, quand il a craché sur le plancher du Petit Train devant toutes mes disciples!  »

     

    Grichou reste tranquille à sa place et montre ses dents à chaque fois qu’une invitée passe devant lui. Sousou s’avance pour faire le service.

     

    «  Oh! des chips!

    — Non, des croquettes polynésiennes.

    — Ouais! Marci!  »

     

    Il s’allume une cigarette et je m’empresse de lui fournir un cendrier, pour l’empêcher de répandre sa cendre sur le plancher du salon.

     

    «  Marci! Y fait beau, hein?

    — Comment va ton petit frère?

    — Pourri? Y va commencer l’école après les Rois. Dans la vie, j’me dis qu’y faut au moins une troisième année pour réussir.

    — C’est ce que je pense aussi.

    — Pour faire marcher une machine dans un moulin de papier, ça en prend pas plus. Là, il est resté à la maison. Pour une fois, je ne l’ai pas attaché.

    — Tu attaches ton frère dans la maison?

    — Des fois, c’est mieux.  »

     

    Il mange ses croquettes et boit son nectar sud-américain (il s’agit de limonade dans un verre à cognac). Il ne cesse de sourire et tape du pied en nous regardant danser. Sousou l’observe avec curiosité. «  Pauvre petit… Il ne sait probablement pas danser le swing. Ce n’est sûrement pas à La Pierre qu’il a pu s’initier au boogie. Je vais lui écoler la façon.  » Grichou se laisse guider, alors que, comme la plupart de mes disciples, je me demande ce qui peut bien pousser la timide Sousou à essayer de faire danser l’ami de Rocky. Hélas! Peine perdue! Il ne semble pas avoir les dispositions nécessaires à devenir un bon jitterbug. Par contre, il connaît des chansons à répondre, ce qui enlève beaucoup de lustre à notre réception hollywoodienne. Et le contenu de ces chansons! Patate! Les cheveux se dressent sur ma tête! Glenn Miller bouscule Benny Goodman sur le tourne-disque, pendant que les Andrews Sisters et Jimmy Dorsey s’impatientent entre les mains de Love. À chaque fois qu’un disque se termine, les disciples et leurs williams réclament une autre chanson à Love.


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