• Manuscrit : L'amour entre parenthèses

    Sœur Marie-Aimée-de-Jésus, pédagogue, entretient une relation amicale depuis les années 1930 avec un prêtre, Charles Gervais, ancien chapelain de son couvent. Leurs relations n’ont jamais cessées depuis des années, même si les autorités cléricales ont cherché à mettre un frein à cette ardeur " amicale ". Après des échanges épistolaires pendant une quinzaine d’années, l’homme et la femme, vieillissants, peuvent se retrouver plus librement avec la décennie 1960. Une visite à Expo 67 représente une merveille pour les deux serviteurs de Dieu ! Mais Charles n’ose pas lui annoncer qu’il désirait quitter les Ordres.

     

    Le moment de la grande visite enfin arrivé, sœur Marie-Aimée-de-Jésus pense beaucoup à Charles, même si elle ne lui a pas promis un tête-à-tête pour la journée entière. Lui-même a déjà parcouru le site sept fois, depuis mai. Il a tartiné à Marie des lettres interminables sur les merveilles exposées dans les pavillons nationaux. " Cet événement sera peut-être un point tournant pour le peuple du Canada français. Vous savez comme moi jusqu’à quel point la présente génération de jeunes se montre curieuse et éveillée. Expo 67 les confirme dans la pertinence de ce sentiment. Il s’agit d’un bouquet de fleurs odorantes pour leurs parents. Jamais je n’ai vu tant de fraternité en un seul lieu! La paix et l’harmonie de Dieu voisinent les philosophies les plus sages des autres religions. "

    Marie prend place avec vingt autres religieuses dans un autocar, qui en cueillera d’autres au couvent de Trois-Rivières. Elles oublient les règles de discrétion et les voilà bavardes comme des oiselets. Il paraît que… On dit que… J’ai entendu dire que… On m’a assurée que… Le reste des phrases est complété par des adjectifs qualificatifs et des interjections. Sœur Marie-Aimée-de-Jésus ne participe pas à ces gamineries. Elle pense surtout aux retrouvailles avec son ami. La voilà en train de prier en pensant qu’elle ne s’est pas toujours montrée aimable, ces derniers temps.

    Les îles de Terre des Hommes rayonnent. Les sœurs pointent leurs nez vers les hauteurs, oubliant de regarder devant elles. Chacune a préparé sa visite de pavillons particuliers, mais ce maelström de couleurs, d’odeurs et d’émotions leur fait oublier la rigueur de leur démarche. Elles veulent tout voir à la fois, comme des fillettes en vacances. Elles partent en petits groupes, les unes vers l’Asie, les autres vers l’Europe. Marie ne sait pas où donner de la tête et décide enfin de se joindre à l’interminable filée devant l’imposant pavillon de l’Union soviétique. " Ironique, en fin de compte! Une sœur qui veut voir l’œuvre du peuple communiste par excellence. Après tout ce qu’on nous a enfoncé dans le crâne à leur propos… " dit-elle à son jeune voisin. Midi approchant, elle décide de laisser tomber, après quarante minutes d’attente sous le soleil.

    La Place des Nations représente symboliquement un lieu intéressant pour un rendez-vous. En approchant, elle aperçoit Charles faisant les cent pas. Il tend les mains, lui sourit. Elle rougit en le regardant de la tête aux pieds, découvrant son ami sans soutane. S’il ne portait pas le col romain, il ressemblerait à un vendeur d’assurances ou de voitures usagées. Il a perdu beaucoup de cheveux et le reste grisonne.

    " Vous devriez porter la barbe.

    - Vous croyez?

    - Pour un bibliothécaire, cela vous donnerait un air de sage.

    - Peut-être pourrais-je devenir père Noël dans un grand magasin.

    - Vous seriez excellent, monsieur Gervais.

    - Trêve de plaisanteries, ma sœur. Si vous saviez tout le bonheur que je ressens en vous retrouvant.

    - Ça me fait plaisir aussi.

    - Il y en tant de merveilles ici et pourtant, en cet instant, vous les surpassez toutes.

    - Je suis le pavillon sœur Marie-Aimée-de-Jésus, la religieuse qui a rendu fou d’amour un premier ministre de la province et dont un lointain roman sera transformé en émission de télévision. Au fond, je demeure votre bonne amie de toujours.

    - Je suis heureux de cet aveu. J’ai tant craint, depuis mon départ de Victoriaville… Allons sur l’île Notre-Dame! Il faut absolument que vous voyiez la Place d’Afrique! Exquis et tellement enrichissant! " 

    Le guide Charles Gervais déborde d’un enthousiasme bon enfant qui fait sourire Marie. Cela lui rappelle certaines lettres quand il décrivait les parties de baseball des Parfaits. Elle n’a pourtant pas besoin de son attitude pour ouvrir grands ses yeux face aux trésors s’offrant à son cœur. Le hasard la fait rencontrer une de ses anciennes élèves du pensionnat de Trois-Rivières. Au timbre de sa voix, elle a pu dire son nom de famille tout de suite. La femme est accompagnée par son fils, son épouse et un bébé dans un landau.

    " Cela doit être grisant d’entendre un tel témoigne de reconnaissance pour un enseignement donné il y a si longtemps.

    - Je pense surtout que cette ancienne élève est grand-mère.

    - C’est la voie normale pour une femme mariée, ma sœur.

    - Je me sens si vieille, monsieur Gervais.

    - Mais non! Au fait, vous ne portez pas votre minijupe avec un chapelet sur la hanche?

    - Tant que je ne vous verrai pas avec votre soutane de cuir, vêtement idéal pour l’aumônier d’une bande de motards, je ne porterai pas ma minijupe.

    - Vous êtes drôle!

    - Je m’ennuie de mon amie Véronique-du-Crucifix, qui parlait tout le temps ainsi, semant les pires inquiétudes chez les religieuses plus âgées. Mais revenons aux choses sérieuses : à propos de la reconnaissance, je suis certaine qu’un enfant des paroisses où vous avez œuvré a gardé de vous un souvenir très précieux et qu’à la première occasion, vous aurez la joie d’entendre des compliments. Au fait, que devient le manuscrit de vos souvenirs?

    - Poursuivons notre visite, ma sœur. "

    Sœur Marie-Aimée-de-Jésus et Charles sont de nouveau interceptés par des religieuses de la communauté, pressées de recommander à leur amie la visite urgente de certains pavillons. Elle-même ne se prive pas de les inonder de ses impressions sur la Place d’Afrique. Tant à voir! Hélas! La journée a été trop courte… Dans l’autocar, les conversations vont et viennent comme des vagues entrecoupées de silences ressemblant à des soupirs. Au même moment, Charles roule jusqu’à Joliette en songeant aux bons moments passés en compagnie de Marie. Il est content en pensant qu’elle a apprécié son veston. Il espère que les sœurs de l’Adoration-du-Sacré-Cœur adopteront un jour des robes civiles. " Je suis certain que sœur Marie-Aimée-de-Jésus serait à son avantage en portant une telle robe. " Soudain, il regrette de ne pas lui avoir parlé du feuilleton de la télévision, du roman réédité, des réformes scolaires et de sa propre… " Non! Ce n’était pas le bon temps! Expo 67 devait avoir priorité sur tout! "

     

     


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  • Manuscrit : Les secrets bien gardés

    Pas de présentation : c'est un accouchement au 17e siècle. Évocateur !

    Quand Marie-Anne sent le moment venu, elle intercepte un garçon dans la rue pour lui demander d’aller chercher la sage-femme et, sur le chemin du retour, qu’il arrête avertir Jeanne. En attendant, elle prend de grandes respirations, marche à petits pas, grimace, s’appuie sur la chaise d’accouchement en la regardant avec effroi. La douleur se fait plus intense et la voleuse va s’allonger sur le lit. Elle se relève aussitôt qu’elle entend la porte s’ouvrir. C’est la voisine, la mère du garçon, qui vient l’aider. Elle la soutient, lui demande de penser à Dieu, au lieu de jurer contre son saint nom.

    La sage-femme suit quelques minutes plus tard. Elle se presse de fermer tous les volets, d’allumer le feu, alors que la voisine place des chandelles aux quatre coins de la maison. Le lit est approché de l’âtre et la femme ensevelit Marie-Anne sous des couvertures. Jeanne arrive avec des chiffons imbibés d’eau bouillante qu’elle dépose sur le ventre de la future mère, qui réagit en lançant un « Nom de Dieu! » peu de circonstances. Jeanne pousse sur le ventre, pendant que la sage-femme introduit ses doigts imbibés de beurre dans l’intimité de Marie-Anne.

    Une heure plus tard, la voleuse crie encore, alors que les sueurs perlent sur son visage rougi. Parfois, les femmes la font lever et sautiller sur place, ce qui provoque chez elle des exclamations horribles. « Criez! Criez, Marie-Anne! Vos souffrances plaisent à Dieu! S’il ne vous voit point souffrir, il vous enlèvera la vie et celle du nourrisson! Ne vous contrôlez pas et criez! » Parfois, la sage-femme la fait asseoir sur un chaudron chauffé, avant qu’elle ne prenne place sur le banc d’accouchement. Marie-Anne gémit, maudit Samuel, insulte la sage-femme. Jeanne et la voisine crient tout autant, dans une exaltation rituelle qui stimule la voleuse. Jeanne pousse encore le ventre, alors que la sage-femme lui dilate les parois avec violence. Marie-Anne se mord les lèvres jusqu’au sang dans un râlement atroce, suivi des cris du nouveau-né qu’elle n’entend pas. L’enfant est emmitouflé dans le tablier de la sage-femme. Jeanne la regarde tâter vigoureusement le nourrisson, afin de le façonner, de s’assurer que tous ses membres sont normaux. Après avoir coupé le cordon qui a retenu si longtemps la créature à sa mère, la femme place le petit être près de la cheminée.

    La voisine et Jeanne transportent Marie-Anne sur le lit pour la laver. Elle reprend conscience quelques minutes plus tard, hors de souffle, exténuée, sentant encore les atroces douleurs dont elle est pourtant délivrée. Elle jure que plus jamais elle ne souffrira autant. Jeanne sourit. Toutes les femmes disent ça. Vite, on lui apporte son nourrisson, dont la vue l’effraie quelques secondes, avant qu’elle ne le pose avec affection contre son visage. « C’est une fille, bien chère voleuse! Dieu est fier de vous! Remerciez le! »

    Samuel a été averti par le petit garçon. Il a préféré demeurer à l’auberge, sachant, de toute façon, qu’on ne le laisserait pas entrer dans sa maison. Et tout ceci ne le concerne pas. L’idée de retourner chez lui, où toutes ces lamentations féminines ont eu lieu, ne l’enthousiasme guère. Après l’accouchement de Catherine Delestre, il était resté à l’auberge pendant six jours, laissant cette épouse aux soins de ses semblables.

    Jeanne, exaltée d’avoir participé à un tel miracle, entre à toute vitesse dans l’auberge pour s’exclamer à son frère qu’il est père d’une belle fille. « Une autre femme! Voilà bien ma déveine! » Les clients éclatent de rire et accentuent leur amusement quand Jeanne gifle Samuel. Pour ne pas perdre davantage la face, il met tout le monde à la porte et accepte de suivre Jeanne jusqu’à la maison. Il est arrêté par la grande chaleur et les odeurs nauséabondes qui flottent entre les murs. Il voit un liquide visqueux sur le sol, sur les chiffons. Il retient sa respiration en approchant du berceau, près de la cheminée, regarde furtivement le nouveau-né, puis va près du lit où Marie-Anne repose. « Vous êtes contente? Ma semence n’a donné qu’une autre femme. Dieu a été bon de vous garder sur sa Terre. C’est là le signe qu’il me demande de recommencer pour que je puisse avoir un successeur à mon atelier ou à l’auberge. J’y demeurerai quelques jours. Jeanne m’a dit qu’elle resterait près de vous. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous n’aurez qu’à m’envoyer chercher. » Samuel tourne le dos. Marie-Anne, hors de souffle, épuisée, trouve la force nécessaire de mettre la main sur une bougie et de la lui lancer. Elle lui crie: « Recommencer? En serez-vous capable? » Quand il se retourne, elle lui sourit. Il lui rend la pareille, avant de sortir, alors qu’elle s’affaisse encore.


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  • Manuscrit : Le roi des cadeaux

    Le roi des cadeaux est un roman basé sur de multiples faits véritables et sur des personnages ayant existé, tel Alexandre Sylvio, Eddy Gélinas et les membres de la troupe de vaudeville. Le roman a été inspiré par un travail en histoire à mon université, portant sur la salle de cinéma Palace, de Trois-Rivières, qui a ouvert ses portes au début de la grande dépression, dans un quartier profondément touché par le chômage. L’incendie évoqué dans cet extrait est véritable.

     

    Ce soir du 22 février 1932, Alexandre accepte d’accompagner Ti-Clain et Ti-Phonse pour boire quelques bières dans un bar du centre-ville. En revenant, son cœur passe près de sortir de sa poitrine en voyant les pompiers face au Palace, avec une foule de curieux regardant dans le lobby. Alexandre se presse d’entrer, ignore Eddy, se précipite dans la salle pour voir les sapeurs arroser généreusement la scène et le trou béant où il y avait l’écran, quelques heures plus tôt. Le sinistre semble être sous contrôle, mais Alexandre sent une forte odeur de brûlé, sans oublier que la salle entière est obstruée par de la fumée.

    " La police a téléphoné chez moi à minuit et demi pour m’informer qu’il y avait le feu. Quand je suis arrivé, la fosse d’orchestre brûlait, l’écran, les rideaux et des flammes parcouraient le plancher de la scène. Les loges ont aussi été détruites.

    - Où sont les frères Barakett?

    - Dans leur magasin, pour se remettre de leurs émotions. T’inquiètes pas, ils étaient là avant moi.

    - L’écran! Ça coûte cher en batinse, un écran! Et les rideaux!

    - Alex, les pompiers ont sauvé la salle. Il n’y a que le fond endommagé.

    - Mais nous autres, on est loin d’être sauvés avec une bad luck comme ça! Connais-tu la raison de ce feu?

    - Trop tôt pour le savoir. Tu peux venir coucher chez moi, Alex. Ça ne doit pas sentir très bon dans ton logement, en haut.

    - Je vais aller voir les Barakett. "

    Ce que Simon et Alexandre Barakett annoncent au Montréalais le refroidit aussitôt : l’assurance incendie a été signée à l’économie. Alex remarque que le duo ne semble pas très ébranlé. Le temps n’est sans doute pas bien choisi pour une longue discussion. Alexandre se contente de les assurer qu’il est prêt à manier le marteau pour que la salle rouvre ses portes le plus tôt possible.

    Quand il retrouve Eddy, les pompiers ont terminé leur travail, bien que deux hommes demeureront sur place toute la nuit pour s’assurer que le feu ne reprenne pas, et aussi pour aérer la salle. Alexandre peut approcher et constater que le plancher de la scène est calciné. La proximité du poste des pompiers, à un coin de rue, a certes sauvé la salle. Malgré l’odeur, Alex monte dormir chez lui. Dieu merci : rien n’a été touché. Le voilà au Palace dès la première heure du jour. Beaucoup de gens du quartier font les cent pas, l’air misérable. À l’intérieur, les comédiens de la troupe semblent ravagés. Germaine a pleuré.

    " La police nous a posé des questions, car nous étions les derniers à sortir de la salle.

    - Je sais très bien qu’il n’y avait rien d’anormal. J’étais dans mon bureau pendant votre pratique. La police a fait son ouvrage, c’est tout.

    - Ça veux-t’y dire qu’on est en chômage nous autres itou, Alex?

    - Tu ne pourras pas jouer la comédie là-dessus. Tu risquerais de passer à travers le plancher. Il faut faire évaluer les dégâts pour l’assurance, engager une équipe de jobbeurs pour les réparations. Ça va prendre des semaines, tout ça! Écoute, Germaine, j’ai encore des chums dans les théâtres de Montréal. Je vais m’arranger pour qu’ils vous prennent en attendant.

    - Pas la question, Alex! Le Palace, c’est chez nous! "

    Quelle rude journée! Devant l’air vague des Barakett, Alexandre se sent obligé de leur révéler le secret concernant Édouard Garand et la Compagnie cinématographique canadienne, de l’intention de la future compagnie de louer ou d’acheter une salle à Trois-Rivières. Les commerçants n’en avaient jamais entendu parler et reprochent à Alex d’avoir gardé pour lui cette rumeur, qui change quelque peu leurs données. Après une brève discussion, le plan devient très simple pour le temps de la fermeture : tout le monde est congédié, sauf Alexandre, qui devra préparer la réouverture et la programmation des semaines lui succédant.

    Alexandre se presse de retourner à son bureau pour tenir sa promesse du matin : il téléphone ses connaissances de Montréal pour tenter de caser la troupe dans une salle de la métropole. Vains efforts! Les cinémas de la grande ville rencontrent tous des difficultés et ont remplacé les troupes et comédiens de vaudeville par des dessins animés. C’est alors que se produit le miracle inattendu, avec la visite de Tommy Trow, propriétaire de l’Impérial. À rabais, il accepte que la troupe se produise dans sa salle, avec Eddy comme comédien. Alexandre pourra même aller faire ses tirages à l’Impérial. " Nous ne sommes pas des compétiteurs, monsieur Sylvio. Comme vous, j’ai une salle n’appartenant pas à Famous Players et j’ai la liberté de décider ce qui sera bon pour le public de Trois-Rivières. Vos comiques sont populaires, travaillent très fort et leurs admirateurs pourront encore les applaudir chez moi. "

    Cette bonne nouvelle réchauffe le cœur d’Alexandre. À Montréal, sauf dans le cas de quelques hommes, il a toujours entretenu de bonnes relations avec ceux exerçant le même métier que lui. Soudain, il sursaute en se souvenant de cette petite salle lourdement endommagée par un incendie en 1910. Les autres responsables avaient fait une quête auprès de leur public pour aider à payer les frais de réparations. Ce serait cependant difficile de faire une telle chose avec le Palace, dans le contexte de la crise économique. Alexandre se presse d’écrire une note dans la porte, disant aux passants que ce soir, les gens pourront regarder les dommages gratuitement et qu’il y aura des tirages.

    " Ce n’est pas de moi, mon Eddy. Au début du siècle, le propriétaire du parc Steeplechase, à Coney Island, avait invité le public à voir les ruines de ses installations incendiées, sauf qu’il demandait un prix d’admission. Puis j’ai ces légumes pour les tirages de la semaine. Pourquoi les perdre? Aussi, je pense que ça va sensibiliser le public au malheur qui nous frappe. Quand nous allons rouvrir, il y aura plus de gens.

    - Je vais avertir Germaine et les autres.

    - Bonne idée!

    - Tu sais, Alex, c’est vraiment chic de la part de monsieur Trow de nous prendre à l’Impérial.

    - Beaucoup. C’est aussi reconnaître que le Palace était sur la bonne voie. Ce ne sont pas les bantinses des théâtres de Famous Players qui feraient ça. Ainsi, te voilà devenu comédien à temps plein!

    - J’aime de plus en plus ça.

    - En attendant, tu vas me donner des conseils pour ce que tu avais l’habitude de faire. Je dois te remplacer pendant un mois.

    - Un mois? Ce sera si long?

    - Les Barakett avaient signé une assurance cheap. Ça va assurément prendre un mois, sinon plus. J’ai cru comprendre qu’ils ne voulaient pas rouvrir, mais comme je leur ai parlé de Garand et de la CCC, ils ont sourcillé. Ce serait ben difficile de louer un théâtre sans écran, hein…

    - Fermer la salle?

    - J’ai eu toutes les misères du monde pour avoir un profit de quelques sous en décembre et là, je perds de l’argent, même si nous avons une formule gagnante. La preuve? L’Impérial la désire! Les frères Barakett sont des hommes d’affaires et ils exigent un profit plus substantiel. Quand il n’y en a pas, ils ferment leur commerce, de peur de perdre encore plus de dollars et de subir l’humiliation publique d’une faillite. "

    L’initiative d’Alexandre prend une tournure émouvante avec de nombreux visiteurs, disant comme ils se sentent malheureux de voir ce gâchis. Le sketch Fifine chez les pompiers provoque des rires retenus. Comment oser faire une comédie suite à un événement aussi tragique? " Nous autres, Canadiens français, on a du cœur. Ça en prend ben gros pour nous jeter à terre. Vous le savez mieux que personne, vous autres! Vous avez perdu des jobs mal payées d’avance, pis vous trouvez le moyen de vouloir rire quand même. Le Palace ne sera laissera pas abattre par un p’tit feu! " d’assurer Germaine, comme une politicienne en campagne, applaudie avec amour.

    La troupe tient sa répétition dans le lobby du Palace aux portes ouvertes. Les passants regardent, curieux, alors que les miséreux ne se privent pas d’entrer pour se réchauffer. Pendant ce temps, Alexandre discute avec cinq hommes qui désirent effectuer les réparations, alors que trois femmes sont arrivées avec des seaux et des chiffons, pour nettoyer les murs souillés par la fumée. Simon et Alexandre Barakett regardent ces scènes en silence, se répétant intérieurement que les rénovations devront être l’œuvre de professionnels, afin que l’assurance soit effective.

    Les messages de sympathie arrivent de toutes parts. Alexandre collige ces bons mots, sachant que ça sera utile plus tard. Il prépare déjà le discours qu’il fera lors de la soirée de réouverture. " Il va nous falloir la pièce la plus comique, la meilleure vue et je vais faire tirer plus de cadeaux. " Au fond, pense-t-il, chaque malheur présente aussi un bon côté de la médaille. Il prie surtout pour que les hommes dans l’entourage d’Édouard Garand ne décident pas de venir visiter la salle la semaine prochaine.

    L’inspecteur des pompiers se présente dès le lendemain. Alexandre le suit pas à pas, prêt à répondre à toutes ses questions. L’homme semble avoir trouvé l’origine de l’incendie : le système de chauffage, situé sous la scène. Alexandre se tourne vers les frères Barakett : " Avez-vous une garantie, pour cette machine-là? " Le Montréalais apprend à chaque minute que ses patrons avaient investis à l’économie dans tous les aspects de la salle… Il ne reste qu’à attendre la venue des évaluateurs de la compagnie d’assurances et celle de l’entrepreneur en réparations.

     

     


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  • Manuscrit : En attendant Joseph

    Voici une exception à ma règle : cet extrait ne se déroule pas à Trois-Rivières ! Mais il s’agit d’un événement qui avait changé le visage de la petite ville, au cours de la décennie 1860 : l’arrivée du chemin de fer, mais de l’autre côté du fleuve ! Pour qu’un train desserve Trois-Rivières, il faudra attendre encore quelques années. Le train dont il est ici question est le « Petit Tronc », un embranchement du Grand Tronc, reliant Arthabaska (alors Arthabaskaville) au village de Sainte-Angèle-de-Laval, en face de Trois-Rivières. Mon personnage Émerentienne, très conservatrice, est paradoxallement impressionée par les signes du progrès. La voilà qu’elle réalise son rêve de prendre le train, événement qui n’impressionne pas du tout son époux Isidore, qui avait participé à la construction de ce chemin de fer. Un extrait de En attendant Joseph, cinquième roman de la saga. 

    En juillet, je réalise un grand rêve de ma vie: je prends place dans le train! Quelle merveilleuse invention! Comme Catherine s’est bien comportée, elle fait partie du voyage, en compagnie d’Isidore. Mon mari, bien sûr, demeure indifférent. Le chemin de fer, prétend-il, il l’a assez vu l’an dernier. Je suis très fière de savoir qu’il a travaillé à ce signe de l’expansion du modernisme dans notre district. Je ne suis pas la seule à penser ainsi. Beaucoup de Trifluviens font le même voyage pour le plaisir inédit de se déplacer de cette façon exceptionnelle. Et, inversement, nous n’avons jamais autant eu de visiteurs des villes et villages de la rive sud. Pour Catherine, la traversée du fleuve représente déjà une grande expérience. À Sainte-Angèle-de-Laval, nous attendons nerveusement l’arrivée du cheval de fer. Quand il approche, dans son tintamarre mécanique et son rugissement de vapeur, je sens mon cœur prêt à sortir de ma poitrine. Catherine, prise d’effroi, se cache derrière ma robe.

     « C’est gros, papa! Si gros!

    - Tu parles du derrière de ta mère ou de cet engin?

    - C’est sûrement dangereux!

    - Je suis d’accord avec toi! C’est comme l’éclairage au gaz. T’as remarqué que la ville a brûlé deux fois depuis que nos élus ont fait mettre ces affaires-là dans certaines de nos rues? C’est certain qu’une grosse machine comme celle-là va finir par tomber et blesser quelqu’un. Pis ça fait peur aux vaches dans les champs.

    - Et ça doit faire peur aux chevaux aussi.

    - Ça, c’est pas grave. »

    Quelle merveilles, à l’intérieur! Et quand le train se met en marche, Catherine crie, alors que je me cramponne sur mon siège. Isidore éclate de rire en s’époumonant: « T’es trop grosse, Rentienne! Ça va empêcher le train d’avancer! » Je retiens cette remarque en mémoire. Ce n’est ni le lieu ni le temps pour lui enseigner les bonnes manières. Quelle rapidité! Et je n’arrête pas de regarder défiler les paysages, en compagnie de Catherine qui multiplie les Oh! et les Ah!

    « Bon. Nous voilà à Arthabaskaville. On retourne aux Trois-Rivières, maintenant?

    - Non, on va à l’église avant.

    - À l’église? Tu veux dire qu’on a fait ce voyage pour aller prier?

    - Ti-Or, je ne veux plus t’entendre! »

    Catherine en a parlé pendant deux semaines. Germain et Germaine veulent monter dans le train à leur tour. Voilà une belle occasion de les faire tenir sages pendant toute une année. Je suis autant bavarde que ma fille quand je raconte cette expérience unique à mes amies. Ah! si maman avait vécu assez longtemps pour voir ça! Ma saison estivale a ainsi été parfaite.

     


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  • Publication : Les fleurs de Lyse

    Les fêtes ne manquent pas, dans Les fleurs de Lyse! Je dirais même que ce roman est une fête continuelle. Nous voici au jour de l’anniversaire de naissance de Johanne Gingras. Elle avait promis à Baraque Bordeleau qu’elle deviendrait sa blonde dès le jour de ses seize ans. Pour l’occasion, les jeunes gens de 1966 sont réunis pour une fête de danse au son des succès du temps. Les fleurs de Lyse a été publié au Québec en 2002. 

    Quelle fête s’annonce! Je suis fin prêt : mes 45 tours sont bien classés et Julie a un calepin friand de se faire annoter de ses observations sociologiques «  sur le cas psychoaffectif unique du symbole des seize ans de Johanne Gingras  ». La veille, Baraque a bu une caisse de bière et flirté avec toutes les filles qui passaient près de sa Scrap, comme s’il célébrait un enterrement de vie de garçon. Il arrive à la maison rasé de près, les cheveux odorants, un cadeau dans sa main gauche et un bouquet dans la droite, qu’il tend immédiatement à ma mère.

     

    «  C’est pour vous, madame Patate. Acceptez ces quelques fleurs en l’honneur de ce grand jour de votre accouchement. Pouvez-vous comprendre ça?

    — À vrai dire, non. Merci quand même. Elles sont belles en patate.

    — Ça m’fait plaisir, stiffie.  »

     

    Comme d’habitude, il y a plus de filles que de garçons. S’apprêtant à se rendre au sous-sol, Baraque est précédé par une infinie paire de jambes, surmontées d’une chevelure longue et blonde. Il avale sa salive, grogne un peu et descend, alors que j’éclate de rire, sous l’air étonné de ma mère.

     

    «  C’est à neuf heures quatorze minutes que je suis née, là là. Ça va être comme un jour de l’an. On va pouvoir faire un décompte avant de s’embrasser. C’est amusant, hein, là là?

    — Oué.

    — C’est tout ce que tu trouves à dire?

    — Oué, oué.  »

     

    Baraque est vite entouré par les filles qui le félicitent pour son talent de chanteur et lui demandent la date du prochain spectacle. Je le sens pâlir, enivré par le parfum de ces belles.

     

    «  Robert, mon chum, ça va être dur.

    — Pourquoi? Ça fait trois ans que tu attends ce moment.

    — Elles sont toutes là, ces filles! Elles vont me rendre fou!

    — Ma sœur est née précisément à neuf heures quatorze minutes. On va pouvoir faire un décompte, comme au jour de l’an.

    — Oué, oué, oué.  »

     

    Toutes les adolescentes connaissent le secret de Johanne. Elle s’en est vantée abominablement. «  Baraque Bordeleau est en amour avec moi, là là. Mais il attend mes seize ans pour être mon chum. Après, nous serons Johnny et Sylvie. Ça ne vous arriverait pas à vous, les filles, là là.  » En attendant ce moment lumineux, Johanne rougit en voyant Baraque danser avec toutes les filles. Il leur tient tailles et mains, leur susurre à l’oreille qu’elles ont de beaux yeux (deux). Je passe sans arrêt When a Man Loves a Woman, le plain qui tue, et que Baraque réclame sans cesse car : «  On pourra se vanter plus tard d’avoir dansé là-dessus pendant que c’était neuf.  » Quand ce disque tourne, la danse devient immobile, ne dépasse pas l’espace d’une tuile. Pour moi, c’est Blue-jeans sur la plage et pour d’autres, Yesterday ou Mer morte. À chacun son slow, associé pour l’éternité à un visage, une sensation, une odeur, un précieux moment, une joie inattendue ou même une meurtrissure, comme dans le cas de cette fille qui me réclame souvent Va-t-en des Sultans, car c’est sur cette chanson qu’elle a connu son premier chagrin d’amour.

     

    «  Auto-mortification sensorielle ou masochisme affectif? Ce cas mérite un approfondissement.

    — Tu viens danser, Julie?

    — Danser? Charmant.  »

     

    Menton contre la nuque, tête sur l’épaule, mains frôlant les hanches ou tâtant le dos du doigt pour effleurer un soutien-gorge, les garçons se traînent les pieds dans un «  shh! shh!  » qui rythme la mélodie du 45 tours. À la fin, l’étreinte se fane et les plus hardis donnent un bec à la partenaire qui s’en va vers ses amies pour leur chuchoter la grande question : «  Est-ce que ça veut dire qu’il est en amour avec moi?  » Après, on passe à Wilson Pickett ou aux Four Tops et tous ces petits Blancs trifluviens dansent le jerk comme à Harlem. Ensuite, on rocke à gogo sur le nouveau Hou-Lops ou un «  vieux  » Beatles d’il y a deux ans. Baraque ne donne pas sa place pour danser, prenant tout le plancher. Il se déhanche sans retenue et fait voler ses longs cheveux, alors que les filles envient sa grâce animale et son sans-gêne. Gilles l’imite, fait le bouffon et cherche sa blonde trimestrielle, alors que Charles a mis la main sur une verge qu’il confond avec un manche de guitare. Mike a sa régulière depuis septembre, une vraie garce très maquillée aux jupes serrées, mâchant sans cesse six tablettes de gomme à la fois.

    Cinq! Quatre! Trois! Deux! Un! Bonne fête, Johanne! Je mets Sweet Little Sixteen sur le tourne-disque, mais personne ne remarque cette subtilité. Copains et copines sont trop occupés à entourer Johanne pour la féliciter de son exploit. Baraque, derrière, a l’air d’une «  grande échalote  » gênée, avec sa boîte enrubannée entre les mains. Il lui a acheté un gilet. Les gars du groupe étaient persuadés qu’il aurait plutôt opté pour un déshabillé ou une boîte de capotes. Comme de nouveaux mariés qui ouvrent la noce, Baraque et Johanne prennent tout le plancher pour la première danse sur When a Man Loves a Woman. Les filles joignent les mains, émues par ce nouveau couple vedette : l’Indésirable avec la Désirable. Dès le lendemain, ma sœur a les yeux petits et montre maladroitement sa jeunesse à mes parents en disant qu’elle n’est plus vierge. Elle veut dire qu’elle s’est enfin fait embrasser par un garçon, mais papa et maman ne l’entendent pas ainsi. Johanne a à peine le temps de se défendre et de protéger celui qu’elle surnomme déjà «  mon amour  ».

    «  C’est mon chum! O.K., là?

    — Johanne, je t’interdis de fréquenter ce garçon! Il est trop vieux pour toi et c’est un coureur de jupons. Et c’est un pas fin, tu le sais bien!

    — Personne ne pourra m’empêcher de l’aimer! Et je ne suis plus un bébé, là là.  »


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